Bhoutan

J030 samedi 06 octobre 2012    Moscou/ Istanbul / Delhi   GMT+3/+3/+3,5    météo inconnue

Moscou. Deux heures dans le métro pour Choupie et Chris. Un transport dans lequel commun veut dire proche, pas fausse commune. Les belles gares restent introuvables, mais la qualité du travail du métal, des luminaires, des rames anciennes, des volumes, sont spectaculaires. Sortie rapide au Kremlin, sur la Place Rouge. Déjeuner pizzas-pâtes, pré-marathon de liaison aéroportée, à la trattoria en sous-sol à côté de l’hôtel.


A 11H du matin, nous sommes loin d’être les premiers clients pour le déjeuner. Ville immense. Des kilomètres dans la ville, sur des avenues à 10 voies. Aéroport neuf de mégapole centripète occidentale. A l’opposé de l’aéroport bout du monde civilisé de Vladivostok. Même goût pour le travail intellectuel et manuel parfait du métal.

 

Istanbul. Carrefour des mondes. « Il y a des vols pour partout ici » Garance. « Il y a de tout ici » Julia. L’aéroport nouveau souk des marchands modernes. Spectaculaire.

Delhi. 4 heure 30 du matin, heure locale. Pour nous quelle heure ? Par rapport à Vladivostok, beaucoup moins. Par rapport à Moscou, plus. Par rapport à Istanbul, plus, mais ça ne compte pas. Guest-house agréable. Il y a des ventilateurs, des clims. Amit, notre guide ultrasoft mais ferme, nous distille sans issue, tous ses papiers un par un « Thank you and good night ».

En hausse : la fatigue de tout le monde, la crève de Chris

En baisse : spasiba, spasiba

La phrase du jour : « Hello Ajda from Istanbul » nous tous à la Turque de la famille

 

J031 dimanche 07 octobre 2012     Delhi     GMT+3,5    beau et un peu chaud

Arrivés tout à l’heure, vers 6H00, nous attendons le petit déj qui ouvre à 7H00. C’est bon. Sieste du matin ou organisation, selon l’humeur et l’énergie de chacun. Déjeuner. Aujourd’hui nous fêtons notre premier mois de tour du monde.

Transit Indien en attendant de reprendre un vol, de 3 heures, demain. Seuls les parents bougent. Grandes avenues à Monuments de New Delhi, Mosquée surélevée, Old Delhi en pousse-pousse… Les Anglais ont construit une capitale anti-émeute : immenses et trop larges avenues rectilignes, ronds-points plats, parcs dégagés. Un char suffit contre des milliers d’hommes. Impression de voies de communication invivables malgré la population qui y circule dans une lumière sale et un bruit intense. Les Indiens arrivent à nous vendre des pasheminas qui n’étaient pas au programme. Avec savoir faire et sourire. Ils sont forts ces Indiens. Nous sommes passés du royaume du métal à celui du tissu. Du froid au chaud. Du dur au mou. Du blanc au marron.

En hausse : la gastronomie, la température, le sourire, les touristes (plus en une demi-journée à Delhi qu’en un mois en Russie)

En baisse : la propreté hygiénique Russe

La phrase du jour : « Ça c’est bon, ça c’est bon et ça c’est bon… tout est bon. Je sens que la suite de l’Inde ça va bien se passer » Garance

 

J032 lundi 08 octobre 2012       Paro, Bhoutan      altitude 2280 GMT+4 pour tout le Bhoutan      clair, brise

Départ à 7H30 de notre guest house. Petit déj à 7H00. A 7H10, Choupie descend réveiller la brigade qui dort sur le sol de la cuisine. L’Inde, pays de la résistance passive. Transfert. Aéroport agréable de Delhi pour un vol de seulement 3 heures vers Paro, au Bhoutan. Envoi à risque de cartes postales et d’une puce avec tous les films vers la France. « Je peux signer moi aussi, j’ai un paragraphe (paraphe) » Garance face à la paperasse indienne.

Le Bhoutan commence dès l’entrée dans l’avion de la DrukAir. Jolies hôtesses fines de l’Himalaya en longues robes traditionnelles modernisées, cabine de pilotage ouverte sur commandant et copilote tout sourire, annonces dans une langue chantante qui sonne comme des cloches douces, portraits du Roi et de sa divine Reine dans des brochures vantant la philosophie du pays : le Groth National Happiness, érigé en baromètre national en lieu et place du Groth National Product américain (notre PIB). Encore un pas vers un autre monde. « Ça change de Ryanair !» Garance. Vol au dessus de l’Inde plate, puis le long de l’Himalaya, très haut mais pas très large, pour une arrivée toboggan spectaculaire à qualification de pilotage spéciale, sur une aile puis l’autre, dans d’une étroite vallée.

Dehors, c’est Tintin et le Sceptre d’Ottokhar du XXIème siècle. Minuscule aéroport à piste unique, un seul avion, le nôtre, grande maison traditionnelle en guise d’aérogare. Lumière Himalayenne, hauts drapeaux religieux verticaux flottant dans la brise des montagnes, gardes en tenue traditionnelle. « Je sens que ça va me plaire ici » Félix. « Moi j’habiterais bien au Bhoutan » Garance. Guide et chauffeur en jupe traditionnelle avec collant mais chaussures hipe nous accueillent avec un foulard de bienvenue en soie blanche. Garance la recueille à deux mains, « comme dans le reportage que j’ai vu… je ne regarde pas que des conneries américaines, qu’est-ce que tu crois ». Petite vallée agricole de Paro, habitat traditionnel, chaussée à une voie, au passage pour réparer la route, une femme âgée manie une pelle, une autre l’aide à la soulever avec une corde. Le Gangtey Palace, ancien monastère à l’architecture et aux matériaux traditionnels, ravit toute la famille avec sa vue imprenable sur le Dzong en face, la vallée, les sommets, son personnel souriant Bhoutan, son architecture en bois peint à la main et ses chambres comme dans les reportages sur Arte.
« Vous vous rendez compte les enfants, où vous êtes ? » « Oui, je m’en rends compte, c’est pour ça que je ne dis rien » Félix. Fin d’après-midi à Paro pour les parents. Boucherie. Atelier de tapis. Boutique traditionnelle bouddhiste (encens, drapeaux…) : Choupie est Coq de Terre, sa couleur pour les drapeaux, le jaune ; Chris est Tigre d’Eau, sa couleur, le bleu. « Votre progéniture sera verdoyante, car une fois que le coq a retourné la terre, il faut de l’eau pour la fertiliser ». L’encens ne se sent pas avant d’être allumé au dieu auquel il est destiné. Très bouddhistiquement, notre hôte nous échange notre paquet d’encens senti. Choupie plaisante en expliquant qu’il faut marquer devant l’encens « ne pas le sentir », « autrement, tous les touristes vont prendre les paquets et faire comme ça ». Tac. Et un autre paquet d’encens évaporé pour les dieux. Choupie n’a jamais été très forte au  « ni oui ni non… ». Deuxième changement bouddhiste de paquet d’encens. « Il n’y a pas de problème pour ceux qui achèteront ces paquets après vous… ». Nous reviendrons avec les enfants acheter des drapeaux ici demain. « Papa, prends ton carnet, même pour le dîner » Félix. Dîner très agréable dans une salle lambrissée de type chalet suisse.

En hausse : la sérénité, la joie

En baisse : la fatigue

La phrase du jour : « Moi, si j’avais un pays, je le ferais comme le Bhoutan » Félix.

 

J033 mardi 09 octobre 2012     Paro : Tiger’s Nest      altitudes 2280/3600/2280     gris, pluie en soirée

Le nid du Tigre. Une grotte, en haut d’une montagne au sommet en falaise abrupte, où s’est retiré un moine pour méditer. L’illumination lui a permis de comprendre des signes, qui se sont convertis en révélations. D’autres moines, ses disciples, peut-être conduits par une de ses premières réincarnations, y ont construit un petit temple, devenu un monastère important au moment où un personnage puissant du pays lui a consacré un peu de son pouvoir. Tout le bouddhisme résumé, pour un occidental, dans ce mythique monastère de l’ère photographique. Une heure et demi de marche, en montée donc. Des chevaux pour monter là-haut ? « Non ! Nous préférons largement monter à pied » Choupie. Départ enthousiaste. « J’ai l’impression d’être dans Tintin au Tibet » Choupie. « On est dans Tintin au Tibet » Garance. Très très vite, il devient évident que la montée sera difficile et que si Hergé avait exagéré l’étroitesse des sentiers, il avait omis le manque d’oxygène en altitude. Au bout d’un bon moment, environ une heure, nous n’avons pas encore accompli la moitié de la montée. Et quelques inconséquents nous dépassent à cheval. Un Américain mal en point et des Japonais des deux sexes. Tous incapables de grimper la haut à pied il est vrai. Sarcasmes. Chris profite d’une pause pour se faire un nouvel ami chinois, dont l’attirail du parfait Leicaïste l’a attiré (pour les spécialistes : Leica MP, 24 summilux, 5O summilux apo, 90 summilux apo + Canon pro). Epouvanté par la poussière sur les optiques de Chris, son ami chinois les lui dépoussière avec sa pompette bleue et son pinceau spécial. Très sympa. Solidarité des photographes argentiques. Fatigue justifiée et démonstrative de l’équipe des jeunes. Cependant, bien conscients qu’il n’y a d’autre issue que de monter, leur révolte est essentiellement démonstrative. Renseignement pris, c’est deux heures de marche, mais surtout 900 mètres de dénivelé et 750 marches pour les derniers hectomètres vers 3500 mètres d’altitude. Un stop à la cafétéria nous réconforte. Physiquement. Pas moralement « encore une heure dix » selon de guide. « Pour aller au Tiger’s Nest juste en face ? ». Enfin arrivés, panoramas, site et monastère magnifiques qui mériteraient beaucoup moins de monde, une meilleure lumière et un investissement dans la compréhension du bouddhisme plus sérieux que notre ignorance quasi-absolue. On est difficile avec les icones, et nous avons des habitudes de voyageurs à misanthropie facile. La descente avec arrêt buffet végétarien, cocalisé pour les enfants, à la même cafétéria avec vue, se fait en douceur. Il est à peine deux heures quand nous arrivons au minibus. Comment l’agence a-t-elle pu prévoir dans son programme « déjeuner à l’hôtel » ?

Long retour vers l’hôtel. Félix dort pendant le court retour vers Paro. « J’ai une technique pour dormir les yeux ouverts qui marche très bien » Garance. Choupie entre deux. Julia « Ça va… ». Chris en forme. Champs de riz debout ou coupés couchés en pleine récolte, enfants magnifiques et souriants partout. Premier arrêt à l’incontournable musée local. Jeunes bonzes en rouge sombre traditionnel pour une télé locale aux caméramans branchés comme chez nous avec tatouages, lunettes serre tête sur coupe branchée, baskets fines colorées et tout. Deuxième arrêt en ville pour achat de drapeaux que nous irons vouer aux dieux et aux vents. Troisième et dernier arrêt au Dzong (dzong = moitié religieux, moitié administration, organisation datant du XVIème siècle) de Paro. Beau et puissant monastère forteresse. Là, seuls les courageux Julia et Chris montent les marches.

Garance serait bien venue aussi, mais Julia voulait son papa pour elle toute seule. Magnifique aventure familiale. Garance, loin du corset quotidien de l’école et du sous-personnage qu’elle essayait de jouer pour amadouer ses camarades, se libère et s’épanouit. Elle repart vers ceux qui restent avec le sourire. Le soir, sur une terrasse en bois en sautillant un refrain aux lèvres « maintenant que j’ai réglé tous les problèmes…». Félix profite des pauses et des lieux pour méditer en construisant son avenir idéal, dont il ne doute en aucune façon. Il a raison. Julia achète, en avançant ses devoirs à distance, sa liberté de continuer à rêver comme elle l’entend. Choupie se détend et prend du recul sur son quotidien surchargé qui la rassure en temps « normal ». « Je ne sais même pas pourquoi j’étais aussi stressée cet été ». Chris écoute les enfants et les idées qui lui passent par l’esprit. Une petite alchimie générale se met en place. C’est bon.

En hausse : les chaussures de marche, le Leica

En baisse : les tongs

La phrase du jour : « J’aimerais bien comprendre. Pour comprendre, je voudrais bien passer un mois dans un temple comme ça » Garance

 

Bouddhisme.

Dieux uniques. Mythologies simples, voire simpliste, qui ont le grand avantage d’être comprises et assimilables par tous et déchargent à la fois du nombre des dieux grecs et des pouvoirs animistes. Héritées de nos ancêtres, qui ont choisi pour nous. Nos religions judéo-chrétiennes, qui ont tué les Eglises avant de tuer Dieu, nous sont communes. Le Bouddhisme pas. Histoires innombrables nécessitant des dizaines d’années d’apprentissage intensif et autant de méditation, entretiennent un besoin constant de moines officiels nécessaires au bon fonctionnement du monde. Nous avons choisi l’abstraction géométrique, « ils » ont choisi l’art brut. Les deux menés à leur paroxysme. Depuis les temps anciens, mais depuis toujours écrits et donc accumulés, la construction de la complexité bouddhiste n’a cessé. Biberonnés à Descartes, Pascal, Malevitch et son suprématisme de carré noir sur fond blanc, nous ne comprenons rien au huit représentations multicolores de Guru Rimpoche, Tigre rigolard, yeux ronds, moustache à la Dali, qui montre la semelle de sa chaussure à la déesse de la compassion aux mille bras qui trône devant une petite montagne de paquets de chips en vente libre dans toutes les épiceries du village et à laquelle cette dame en costume traditionnel vient rajouter, en souriant, un demi-fromage de sa fabrication. Sourire et fromage contre sang et auto-flagellation ? Recherche de l’équilibre et du sens du monde contre explication sommaire à gober crue sous contrainte ? Nous ne comprenons rien au bouddhisme. Il nous questionne au cœur pourtant.

 

J034 mercredi 10 octobre 2012    Paro     altitude 2280     pluie la nuit, gris le jour

Nuit de pluie, sol trempé, ciel bouché, nous n’irons pas au col de Chele la Pass, à 3988 mètres un peu gonflés, admirer les fameux Jomolhary et Jichu Drake qui culminent au-delà des 7500 mètres, ni à la Nonnerie (monastère de femmes) de Kila Goemba, bien que cela tint à cœur à Chris. Programme de récupération par temps maussade.

Une partie de celui de demain : visite, à deux roues, du temple Kyichu Lhakang, intéressant par chance de creux touristique. Moines litanisant en cœur, très vieilles dames édentées nous invitant à tourner gros moulins à prières et vrais Bhoutanais, dont petites filles, venus faire leurs rapides dévotions. Un bon moment serein. Le Bouddhisme fait son chemin en chacun de nous. Garance, intéressée par la spiritualité, fait quelques offrandes : billet sur le front, vœux, billet dans la coupe, tourne les petits moulins qui cerclent la façade, est photographiée avec les petites filles de tout à l’heure.

Une partie bricolée : déjeuner peusipide « en ville » ; ferme traditionnelle intéressante vite envahie par une horde de français équipés en matériels vidéo et vêtements Quechua, thé rouge salé au beurre agrémenté de graines grillées (nous ne finissons pas tous notre coupelle), tarifé au passage et déni de « hot stones bath » sur place. En trois jours à Paro : 2 piles pour le scanner, 5 jeux (un jeu chacun) de drapeaux à accrocher, 4 cartes postales, 6 porte-clefs, 1 paquet d’encens supposé traditionnel. Dans un hôtel du Gouvernement, dîner administratif agrémenté de bœuf épicé au chili rouge bhoutanais et de la présence de Tshering, notre guide et de Dorji, notre chauffeur, tous deux en tenue civile jeans Nike.

Loin de l’intensité libre de notre Sibérie chérie. L’école a bien avancé. Manãna Sol !

En hausse : l’organisation familiale

En baisse : les phrases du jour, le Bhoutan

La phrase du jour : « J’ai bien aimé ce temple, il était tranquille » Garance. « Le Bhoutan EST un pays tranquille…» Félix.

 

J035 jeudi 11 octobre 2012       Paro/Chele La Pass/Thimphu   Altitudes 2280/3988/2400       nuages puis bleu

La pluie a cessé. Nous descendons visiter l’école à moins de 3 minutes à pied du Gangtey Palace. 550 élèves, de 6 à 12 ans, par classes mixtes de 30 environ aux bancs bien rangés, qui apprennent l’anglais, le Bhoutanais, les mathématiques et les sciences de la vie. Comme chez nous. Sauf l’uniforme gris et blanc, l’hymne national chanté tous les matins et le concours de chant demain. La prof qui nous fait visiter est une forte femme : sous-directrice de l’école, parlant parfaitement anglais, elle a visité l’Australie et participé aux JO de Barcelone en 1992 en tir à l’arc. Les enfants sont en de bonnes mains. La Directrice met elle-même le doigt sur les différences : « Vous pratiquez le châtiment corporel en Europe ? Ici, oui, très peu, cela dépend des enfants et du type d’éducation qu’ils ont reçu chez leurs parents ». « Il y a aussi des parents, de moins en moins nombreux, qui ne tiennent pas à ce que leurs enfants viennent à l’école ou qui n’ont pas les moyens de payer la seule contribution qui est demandée, l’achat de l’uniforme (15$ pour une année) ». Les enfants, garçons rasés, filles aux long cheveux noirs brillants passent en souriant, en agitant la main ou en lançant des « hello » joyeux. Félicitations, soutien moral à la Directrice et un uniforme seront notre petite contribution. « Papa, quand on rentre, il faut absolument que tu fasses Babaoo » Garance.

Chele La Pass. Col référencé à 3988 mètres par une belle route étroite qui monte à travers les immenses conifères couverts de mousse, vers ce site bouddhiste important. Energie puissante du lieu. Vues sur la vallée reculée de Haa de « l’autre côté », sur la vallée de Paro et notre ami le Tiger’s Nest accroché au loin, de beaux sommets enneigés qui jouent avec les nuages. Les plus hauts, le Jomolhary et le Jichu Drake, restent cachés. En montant encore quelques mètres, nous passons la barre des 4000 mètres pour piqueniquer au milieu de la forêt de drapeaux. Les grands verticaux blancs, sur mats de 3 à 4 mètres de hauts amenés ici spécialement par les bouddhistes, servant de supports aux grands pavois bleu-blanc-rouge-vert-jaune. Le tout animé par le vent du col et le soleil qui fait varier les couleurs. Subtile légèreté du lieu dont la spiritualité nous pénètre avec douceur. Nous attachons nos drapeaux avec l’aide de Dorji (le chauffeur, plus versé vers le bouddhisme que Tshering, le guide), qui consolide aussi les nœuds vieillissants des drapeaux délavés. Beaucoup de sourires, de câlins et de rêves ici. Même Tshering et Dorji se rapprochent et acceptent les offrandes de nos paniers repas.

La redescente est plus rapide, vers la vallée de Paro. Pas d’arrêt devant le départ du sentier qui mène à la nonnerie « hors des sentiers battus » de Kila Goemba, où stationnent déjà trois voitures à touristes… Vallée basse de Paro dans le sens du courant vers l’intersection de la vallée de Thimphu, la capitale, notre destination du jour. En chemin, un Dzong « privé » et son pont suspendu rebondissant en gros chaînons métalliques. Le dernier encore en fonction, avec ses maillons d’époque, parmi les 108 construits par le fameux moine Thangtong Gyalpo (encore un nom incompréhensible, inconnu avant, aussitôt oublié) au VIIIème siècle. Chris s’amuse sur ce trampoline en mailles de grillage, entièrement bordé de drapeaux au vent de la vallée avec le torrent qu’on voit circuler rapidement en bas, sous les pieds. Choupie préfère tenir la main de Tshering. Dommage que les enfants somnolent dans la voiture. Confluence énergique des rivières un peu plus bas, balancée par trois stupas, népalais, tibétain et bhoutanais, avant de remonter à contre courant la vallée de Thimphu vers l’insipide mais moderne hôtel Kisa. Dernière visite, pour les parents uniquement, à la nonnerie peu touristique semble-t-il de Thimphu, au moment spectaculaire de la prière. Les guides du Lonelyplanet n’ont pas dû manger au même restaurant que nous. Ou alors, le chef à changé. Quoique, Australiens et Français apprécient certainement différemment poisson chat au goût de vase et légumes à l’eau jaune.

 

J036 vendredi 12 octobre 2012    Thimphu : capitale du Bhoutan      altitude 2400       bleu

Il n’y a pas encore de téléphone à l’américaine dans les toilettes modernes bhoutanaises, mais ça va venir, le petit déjeuner est déjà mauvais anglais.

Notre journée patchwork à Thimphu, nouvelle capitale en pleine expansion immobilière du Bhoutan, commence par le National Chorten. Nous n’attendons rien de ce monument neuf (40 ans) à la gloire de l’unité nationale, assimilable à l’un de nos innombrables et peu vivants monuments aux morts. C’est mal connaître les bouddhistes, leur piété, leur sens de l’humain et de ses repères physiques, leur capacité à intégrer de nouveaux éléments dans leur routine sacrée. Tout le monde tourne avec le sourire autour de ce grand stupa à la gloire d’un roi défunt pour ce pays dont l’histoire n’en compte que cinq jusqu’ici. Un moulin multiplicateur de prières par mille à la main, il s’agit de tourner mille fois. Mille fois mille, fois le bon nombre de prières que permet chaque tour, surtout si on tourne « carré » en passant à l’extérieur des poteaux de coin, l’option « la totale », au lieu de tourner « en rond » au plus près, finissent par accumuler un nombre de prières auquel aucun dieu ne saurait être insensible… Heureusement, pour commencer, une série de trois tours, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, permet déjà de poser une petite option. Vieilles femmes venant toucher avec douceur et sourires Garance, anciens à bonnet et gueules ridées comme sur les bonnes photos d’Asie ou d’Amérique latine, jeunes avec un téléphone mobile sur l’oreille, familles en famille, nous, tout le monde tourne avec douceur, proximité et œcuménisme. Mais si on tue un pigeon, mille moines mourront.

Direction les hauteurs de la ville, pour point de vue sous bouddha géant (175 mètres avec le socle, mais il est tellement lourdaud qu’il semble moins haut), fabriqué et offert par les Indiens et les Japonais, transporté jusqu’ici par bateau puis camion. 5 ans de travaux titanesques pour le Bhoutan, qui n’a pas encore fini la construction de sa Tour Eiffel. « C’est très laid » Julia. L’immense plate-forme pourra accueillir des milliers de fidèles et touristes réunis. Sous le socle à 3 niveaux s’ouvrira un centre commercial pour artisanat local. Avec seulement nous et deux bonzes en habit lit de vin officiel, sur l’immense dalle de béton encore brut, l’effet est saisissant. Le caractère artistique, lui, est moins évident. La mesure bouddhiste mal comprise ou oubliée par les Indiens trop nombreux et les Japonais trop riches ?

Retour au meilleur avec le très ancien temple Changangkha Lhakhang, noirci depuis des siècles à la lampe à beurre, encore jamais été restauré, jamais incendié. Ici les mères amènent, peu après leur naissance, leur enfant, auquel un moine attribut deux noms, tirés au hasard soutenu par force astronomie, le tout tarifé au bon cœur des parents et selon les moyens de chacun. Il faut aussi venir ici consulter avec les enfants malades. C’est un des meilleurs endroits du pays pour voir des enfants souriants gambader sous l’œil de moines bienveillants et de parents attendris ou anxieux. Avec trois enfants, les barnoin-brouchet sont à leur place ici et recueillent même quelques félicitations ou encouragements…

A la fabrique manuelle d’encens, Dorji le chauffeur au regard malin, drague la jolie et plus jolie et fille des quatre en la faisant rire. Elle se laisse faire, sans diminuer de rythme, en souriant largement au milieu de sa belle chevelure négligemment retenue par une pince. Partout le même monde.

Zoo, après le bon déjeuner hors de l’hôtel où nous croisons nos voisins de table du Kisa venus de Leeds. Enfermer des animaux en cage ou en enclos est contre les principes du Bhoutan très bouddhiste qui a formellement interdit la chasse et la pêche sous peine de prison. Il est vrai qu’il n’y a ni permis à points ni radars ici… Restent au Zoo, les animaux qui ne pouvaient être relâchés : quelques antilopes et l’emblématique animal national, le takin, sorte de croisement entre l‘âne et le bison, au déplacement rappelant les chiens dysplasiques et à la vitesse proche de celle du koala ou du panda. Aucune velléité d’expansion de la race donc. Aucun prédateur non plus, à part un tigre invisible ? Il fallait à l’animal la chance de tomber au Bhoutan pour ne pas disparaître au premier trappeur venu. Il paraît qu’on en trouve encore dans les montagnes, en haut, très haut. Même les animaux sont bouddhistes ici !

La « painting school » est en fait l’école des arts appliqués de l’Etat. Il faut ici 5 à 6 ans de reproduction à l’infini, sous l’œil des maîtres attentifs et proches, pour devenir un artisan du bois, de la terre, de la broderie ou de la couleur. La production est de qualité, le goût, loin de nos standards accidentaux. La bonne humeur règne. Pourtant, Les filles sont logées en internat, toutes ensemble, sur des lits superposés regroupés dans un seul grand dortoir très rudimentaire. Choupie profite de leurs toilettes minimalistes pour une urgence au chili local.

Seuls les parents continuent la série en partant, in extremis, au très grand Dzong de Thimphu Capitale, voir la descente du drapeau national. Choupie tente, sans succès mais avec détermination, de traverser la porte vitrée de l’entrée de l’hôtel. Bruit spectaculaire. Bosse sur le front, nez bleu dont une arrête saigne, genoux douloureux. La visite est plus difficile que prévue. Petite faiblesse passagère après le choc. Dzong important. Les moines violets se pressent au temple aux coups de manche à balai sur le parquet, puis aux sons de la calebasse. Une prière machinale d’échauffement est prévue pour permettre aux retardataires de ne rien perdre de l’enseignement du maître sous-ligné d’une bande jaune sous sa bure rouge.

Compte tenu de la tenue de la cuisine du Kisa, nous ressortons à pied pour un dîner, pas meilleur, mais qui a le mérite d’être qualifié de bhoutanais. Son principal intérêt, être situé au troisième étage d’un immeuble à l’ascenseur incertain, ce qui nous permet de découvrir une académie de snooker et des boutiques étranges, la vie nocturne de Thimphu, 50.000 habitants, capitale du Bhoutan, 700.000.

En hausse : clockwise (dans le sens des aiguilles d’une montre)

En baisse : le goût Indo-japonais

La phrase du jour : « Si en plus je me suis cassé le nez… » Choupie

 

Bouddhisme.

Au creux d’un virage, à quelques mètres à peine de la route, dans une faille ouverte de la montagne, une petite construction en pisé peinte à la chaux blanche relevée de pigments naturels, surplombée d’un portrait en relief de Guru Rimpoche, qui ferait peur à un non initié, protège le passant de ses ennemis. De l’eau, mi-cascade douce, mi-torrent sage, rafraîchit le lieu en se projetant alentour et en entraînant gaiment deux gros moulins à prière sonnant chacun sa cloche. Des accumulations de petites pyramides en terre, nourrissent les ennemis et les retiennent sur place. De la route, une image. En se rapprochant, en écoutant le lieu, une ambiance très particulière de vie active et sereine. Quelques mètres qui font la différence. Il faut bien connaître son pays et l’âme des hommes pour avoir choisi si justement cet endroit.

 

J037 samedi 13 octobre 2012      Thimphu : détente          altitude 2400      bleu lumineux

Petite marche au dessus de Thimphu vers le monastère de Tango Goemba. En bus Toyota, arrêt devant une fresque-statue-peinture de plusieurs mètres de Guru Rimpoche au creux d’une petite cascade. La montée vers Tango Goemba est raide, mais courte. « L’air est presque trop pur ici. C’est difficile de se remettre à marcher» Julia qui respire mal à cause de sa petite congestion. Petits moines souriants croisés. Fleurs au dessous des hauts murs du monastère forteresse. Pas de touristes, justes quelques Bhoutanais, en famille, comme nous, en bouddhistes. Ici vit la réincarnation très importante, âgée de 16 ans, du Guru qui a fondé le Tiger’s Nest. Invisible en ce moment, il est retiré en méditation. Un autre jeune lama (réincarnation importante), trône, mi-inspiré, mi-dédaigneux, au-dessus des bonzes souriants accourus en prière célébrer le premier anniversaire du mariage du Roi. Nous ne sommes pas convaincus, les regards hautains planants du jeune lama nous le rendent bien. Sons gutturaux des prières masculines venues du fond des gorges et des âges. Superposition de pièces à prier originales que rien n’a polluées. Gong, comme dans les films. Bhoutan pays du bouddhisme. Escalier très vertical et sa rampe droite polis par les cascades ancestrales de bonzes qui ont ici tous le sourire. Ils sont heureux. « C’est normal, c’est un très bon endroit pour méditer et à la fin de leur enseignement, ils seront certains d’aller au paradis de Bouddha » Tshering. Pour célébrer son anniversaire, Félix est invité par un jeune moine sympa et recueilli, à pénétrer dans le petit bâtiment en bois intime surchauffé aux lampes à beurre, au centre de la cour du temple. Lumière douce, ambiance de bougies portant les vœux de tout un monde, sourires de tous les siens qui l’entourent et l’aiment. Un anniversaire pas comme les autres, où il est question de vœux plus que de cadeaux, d’allumer des bougies plutôt que de les souffler… Sur le départ, la famille bouddhiste qui distribue des noix de pécan aux moines enseigne Chris : une demi-noix, deux ou trois feuilles de l’arbre trempées dans une pâte rosée au citron, le tout enfourné prestement et consciencieusement mastiqué jusqu’à avoir les dents et les gencives rouges. Tous les Bhoutanais ont la bouche rouge à l’odeur vomitive caractéristique. Le temps de mâcher quelques minutes, l’alternative est simple : évacuer le tout au plus vite de la bouche, ou l’estomac s’en chargera dans très peu de temps. Les quelques secondes perdues à trouver un endroit acceptable sont presque fatales à Chris. Goût non catholique. Morceaux coincés dans la gorge. Odeur nauséabonde mais vécue « de l’intérieur ». Force eau claire, gargarisme, rinçage de bouche de fils de dentiste… on reste sur la corde raide. Seul le coca du repas de midi permettra de passer vraiment le cap. « Moi, ce que j’aime, c’est les trippes au soja » Garance. Descente agréable accompagnés de jeunes moines. « On est bien, quand même, ici. Le Bhoutan est le pays le plus calme que je connaisse » Félix. Après l’exposition fondamentale de la Sibérie, la douceur du cocon Bhoutanais est agréable. Elle demande un peu plus de finesse, pour ne pas manquer le meilleur de ce pays accueillant, simple et subtil.

Après-midi libre à Thimphu. Les quatre hommes du groupe, au concours animé et haut en couleurs de tir à l’arc. « S’ils choppent un pigeon, il y a 1000 moines qui meurent ? » Félix. Les filles en shopping à la recherche d’une tenue traditionnelle pour Garance. Chris finit l’aprèm à la recherche de mousquetons pour accrocher les parkas aux sacs à dos. Pas de mousquetons, mais chemises de vrai aventurier, marque The North Face, saison précédente et casquette qui va avec, le tout pour 20€. Barbier indien dont le mutisme n’a d’égal que le professionnalisme. La moustache, dito celle de ses collègues, est claire : « On est Indien ici, pas Himalayen ». Guirlandes de « noël » à mini-ampoules, soap-opera made in Boliwood, musique, le tout pour 30 roupies, plus 10 de pourboire (40 roupies = 60 centimes d’euros). Lenteur des déplacements, tranquillité parmi les passants, aucune agressivité dans la rue. Viande ou sérénité, faut-il choisir ?

« J’ai la même tenue que la Reine… » Garance fière et belle, habillée en tenue traditionnelle avec l’aide d’une des filles de l’hôtel, au départ pour la soirée d’anniversaire folklorique de Félix. Danses traditionnelles, musique, masques, costumes, les gars physiques, les filles féminines, un monde simple à comprendre, perturbé un instant par une bande de Chinois, cousins de ceux croisés sur le ferryboat à Vladivostok, bientôt dissouts dans la bière et la nourriture. Gâteau américain spécial anniversaire à l’apéro. Bonne nouvelle, les guides mangent avec nous, le dîner est localement bon. Comme cadeaux, un couteau acheté à Vladivostok, des tee-shirts avec drapeau bhoutanais de la part des guides et de l’agence, un billet en dollars tout neuf et une bougie au beurre qui continue de brûler à flanc de montagne aux bons soins des moines bouddhistes.

En hausse : Kouzouzampou La (bonjour), Kadinche (merci)

En baisse : la côte de bœuf

La phrase du jour : « Bon anniversaire Félix » tous.

 

Bouddhisme.

Simple stupa à étages blanc chaulé sur une avancée à flanc de montée. Drapeaux multicolores pour les vœux des vivants, blancs pour ceux des morts. Naturellement intégré à la nature qui lui offre un léger promontoire, le stupa invite au repos, à la contemplation de la belle vue sur la vallée, à prendre le soleil ou l’ombre selon la température ou l’humeur. Tourner autour dans le sens des aiguilles d’une montre. Oublier ses pensées, première leçon de méditation. A notre guide : « Grâce au stupa, on voit mieux, on se sent mieux ». « Oui, il y a le chant des oiseaux aussi… » Tshering.

 

J038 dimanche 14 octobre 2012      Thimphu / Punakha       altitudes 2400/1250     bleu

Pendant le petit déjeuner ensoleillé, discussion de fond avec Julia : décision à prendre concernant la maîtrise son destin… Sortie au week-end market. Plus de marchands que de variétés de produits : aubergines petites et fermes, minuscules courgettes, piments rouges ou verts de toutes tailles disponibles en frais, demi-frais, secs, très secs, poudre ou à l’huile, tomates, pommes de terre, gingembre, ail, parfois radis noirs ou cébettes. De quoi faire de belles ratatouilles. Sur les stands de fruits : pommes et poires minuscules, bananes de toutes races et tailles, citrons énormes, ananas, mangues, pastèques, le tout du pays. La qualité, la quantité, pas la diversité. Quelques stands d’épices-encens qui sentent leur touriste. A un bout du marché, au premier étage, les tas de poissons secs sont uniformément blanc crème, chairs plus ou moins concassées. Du côté de la boucherie, trilogie de longues saucisses indécises, larges bandes de lard très légèrement charnu, fémurs de vache. Les Bhoutanais toujours aussi souriants, rangés et les enfants pleins de vie.

Route vers Punakha. Un col à 3200 mètres, n’est plus un événement pour nous, surtout quand la vue sur les cimes à 7500 reste bouchée. Nous l’agrémentons d’un casse dent au fromage de yack. Thé à peine plus bas, dans un relai à touristes, avec vue les jours sans nuages. Nos « amis » du Kisa Hôtel, anglais de Leeds, croisés-là une nouvelle fois, nous donnent quelques adresses en Inde entre deux portes, dont une dans un palais demi-hôtel, semi-occupé par un Maharadja. Traduction pour les enfants. « Et le Maharadja est d’accord ? Moi, je pense que j’irai vivre en Inde » Garance. « Pas moi, il y a trop de flux là-bas » Julia. Dans la descente, en désordre : épis de maïs au feu de bois chili-pickles, chips, leçons d’histoire, français, néerlandais, accident d’un poids lourd trop confiant, déjeuner tardif avec vue dans un village à spécialité de phallus érigés en décorations de façade ou en statuts de 20 à 200 Centimètres (« En fait, ici, c’est un restaurant pour les obsédés sexuels ? » Garance) pour enfin arriver à Punakha.

Punakha. Le plus grand, un des plus anciens et certainement, le plus beau des Dzongs du pays… le Roi est venu s’y marier. Au dessus de la majestueuse et raide entrée du XVIème siècle, les abeilles ont construit des nids impressionnants. « On les laisse là ? » Garance. « On ne tue pas les abeilles. Ici, on ne tue pas les animaux » Félix. Cour invitant au repos. « C’est beau » Choupie. Magnolia sacré où un nouveau Guru important est venu méditer. Comme dans les églises, les immenses peintures murales rappellent les grandes étapes initiatiques de la vie de dieu. Ici, Bouddha. Pour nous, une révélation, pas encore une illumination, par manque de temps pour la méditation. Circulation de l’air et de la lumière, donc de la vie, à travers le superbe Dzong de Punakha. « C’est chouette, on est presque bouddhiste. Toi, tu préfèrerais être catholique ou bouddhiste ? Moi bouddhiste » Garance. Belles photos au Leica, au numérique, avec la caméra vidéo. « Avec le soleil et tout, j’avais envie de m’endormir » Julia. Optimisme général.

Il faut 45 minutes pour aller à l’hôtel qui n’était pas prévu au programme occidental, qui prévoyait, lui, de rester à 5 minutes du Dzong. Le commis d’office est en contrebas de la route défoncée, au fond d’un ravin, à Wangdue Phodrang au bord d’un torrent tumultueux. Les bonzes ont dû oublier de donner leur avis sur l’emplacement de l’hôtel, ou bien ils étaient « payés ». Visite inutile d’autres chambres. Ce n’est pas l’hôtel qui ne va pas, c’est le lieu. « 50 euros qu’il n’y a pas internet » Félix. Le bruit du torrent est celui d’une averse tropicale en Guadeloupe, sur un toit en tôle ondulée. Après contrôle pointilleux des hôtels et des étapes grâce à Lonelyplanet, Tripadvisor selon connexion, nos guides amis, les vouchers et le programme théorique acheté et payé, plusieurs conclusions s’imposent : l’agence indienne, contact de notre agence bruxelloise nous a, comme prévu, vendu ce qu’elle voulait pour nous livrer ce qui l’arrange ; le programme est arrangé à sa sauce avec des journées parfois impossibles ; la fin du Bhoutan, a priori moins belle que le début, va être longue sur la route, inconfortable dans les hôtels, mauvaise aux restaurants. Reste l’espoir de ne voir aucun touriste.

Sous la pression du torrent, dîner végétarien agréable. Pour résister à la pression de l’eau, nous abandonnons une des chambres pour nous regrouper joyeusement à 5 dans une seule chambre, avec un lit double, un lit simple et un matelas à deux places par terre. Chacun peut alors commencer son activité post-repas préférée des jours « hors connexion ». Les enfants jouent au « baiseur ». Choupie dort. Chris écrit le journal de bord. Dans ce calme amusé, Félix pousse un cri énorme. Personne ne comprend jusqu’à ce qu’il montre une énorme araignée ultra-rapide qui fonce le long du chambranle de la porte au milieu du désordre de surpopulation relative de la chambre. La pantoufle molle anachronique fournie par l’hôtel ? D’un œil ne pas perdre de vue l’araignée qui se carapate à toute vitesse derrière le lit de Félix. Non. Pas assez rigide. Grosse chaussure de marche montante de Choupie ? Pas pratique à manipuler. Pas le choix, la bestiole vient de disparaître derrière le lit. Lit arraché à la va vite. Coup de godasse. Manquée. Accélération et feintes de la bête. Manquée. Sol. Godasse. Bingo écrasée. Grosses traces noires sur le carrelage. Bouts de pattes à trois développements d’un centimètre chacun. « Bien joué papa ! » Félix, qui a la phobie des araignées, tremble tout en rigolant. Garance essaie de le rassurer. « Ça me fait à la fois pleurer et rire. C’est comme si toi tu avais vu un cobra » Félix. « Alors là, je comprends ce que tu veux dire… » Garance. L’inspection militaire de la chambre peut commencer, Choupie en adjudant chef intéressé au premier chef. Lits retournés, sommiers verticaux, meubles déplacés, fenêtres scrutées, serviettes de bain pour colmater portes vers l’extérieur et la salle de bain… toute la brigade est sur le pied de guerre. Rien. A part une vieille faucheux de dernière minute négligemment écrasée par Choupie, des toiles d’araignées dans chaque recoin et une pantoufle largement noircie derrière un meuble, rien. Plus question, bien entendu, de dormir par terre. Encore moins dans la chambre d’à côté. Seule solution unanime, dormir à 5 dans un lit deux places et un lit une place, regroupés, décollés du mur. « Ça fait longtemps qu’on n’a pas dormi tous dans le même lit » Garance. Félix veut dormir au milieu. Accordé. Chaque enfant veut avoir un parent à son côté. OK. Garance ne veut pas se retrouver à l’extérieur. D’accord. Au final cela donne : Julia, Choupie, Félix, Garance, Chris. Gros rire de décompression où Choupie débriefe sur les noms importants ici. « Padmasambhava », autre nom de Guru Rimpoche, est celui qui a le plus de succès. Pas très bouddhistes avec les noms et les araignées, très fun shui en famille… Le Bhoutan finit par apporter ses sensations fortes. Nous nous souviendrons de lui.

En hausse : l’esprit d’équipe contre le début d’adversité

En baisse : l’énergie individuelle

La phrase du jour : « Pour méditer, je pourrais m’arrêter de parler pendant un mois » Garance (qui rencontre pas mal de scepticisme dans le minibus)

 

Bouddhisme

Crane rasé et vêtement ample sur corps mince qui évite les privations de très peu. Vie d’étude, de prière et de compassion envers les autres. Cloître ouvert sur un monde qui reste extérieur. Hiérarchie stricte et strictement respectée. Place de chacun renforcée par la somme de savoirs et un barreau parfaitement défini et reconnu sur la longue échelle qui mène à la vraie sagesse. Petite communauté qui a ses rites au-delà de la prière. Reproduction à l’infini de gestes mystiques hérités du fond des temps anciens. Organisation autocentrée professant une autarcie formelle mais dépendante des dons de la population et du mécénat de l’autorité centrale. Sourire de béatitude écartée des désirs du monde. Moine Bouddhiste ou Chrétien ?

 

J039 lundi 15 octobre 2012       Wangdue Phodrang / Gangte         altitudes 1240/2900     bleu et nuages

Magie du voyage, notre trou noir du soir s’est transformé en jardin ensoleillé fleuri, animé par des oiseaux et les papillons géants, au matin. Ecole sol y sombra productive sous une agréable véranda ouverte. Félix et Garance finissent leur formation en passant à la macro-photo. Lunch box pour piquenique en route qui est, paraît-elle, belle. Tshering chante sa joie. « Il est super Tshering. On est tombé sur un bon guide. Le chauffeur aussi est super » Garance.

La route n’est pas belle, elle est superbe, spectaculaire, animée. Femmes triant le riz, rizière en terrasse en cours de récolte, maisons dispersées, à flanc d’une vallée très profonde, premiers bambous, arbre à pain, odeurs. Nous entrons dans une nouvelle région. Pour pimenter le chili local, la route est arrachée en de nombreux endroits par des éboulements de rochers énormes ou de fine boue caillouteuse de plusieurs mètres d’épaisseur. On comprend pourquoi il faut trois heures pour faire nos 70 kms et 1500 m de dénivelé. Près du col, à Nobding, c’est la sortie de l’école. Pas sûr que les paysans d’ici respectent les consignes de la capitale de 2 à 3 enfants maximum. Sous la petite halle, à la place des bonbons, les femmes vendent aux enfants des beignets de chili vert, des vapeurs au chou et des samossas indiens. A nous aussi. L’encas parfait. Un peu plus haut, arrêt déjeuner sur la pierre, agrémenté de vues sur les hautes montagnes, des mangues et de l’ananas du week-end market de Thimphu. Bifurcation vers l’impasse Gangte. Un col à 3360 m, enluminé des maintenant traditionnels drapeaux bouddhistes, quelques yacks au bord de la route et descente vers Gangte et la douce vallée glaciaire de Phobjikha.

Nous voici dans notre petite Suisse. Le premier spot dégagé, clair, reposant, depuis notre arrivée dans ce pays de montagnes et vallées escarpées. Notre guest house est en face du fameux monastère de Gangte, connu dans tout le monde bouddhiste et appartient à son grand maître réincarné qui verse les bénéfices au Monastère. Accueil bhoutanais, chambres et salles de bain agréables, du simple et presque design. Détente méritée. Au sommet d’un promontoire, il faut protéger le monastère et assurer sa majesté, nous dominons une vallée, ouverte, facile à vivre. Soulagement, détente. Ecole à nouveau. Chris part en Leica.

En contrebas du monastère une partie de fléchettes entre jeunes moines est une invitation à s’écarter du chemin. Petit escalier en grosses pierres plates vers un hangar en bois au sol en terre à peine battue où cuit, au feu de bois, dans d’énormes marmites, le repas des moines. Sous le hangar suivant, la partie de fléchettes entre deux petits moines et un papy réputé à ce jeu d’adresse. Le papy édenté en bas de pyjama rayé gagne. Du coin de l’œil, les moines surveillent le toit du monastère, d’où peut apparaître à tout moment un maître inquisiteur. Mais tous les jeunes du monde connaissent la musique. Ici les habitudes du maître, les angles plongeant depuis le toit et peuvent compter sur la solidarité de la communauté des antilopes contre le lion. Accueil chaleureux. La discussion est très amusante, avec les trois mots de bhoutanais de Chris, les notions d’anglais des moines, le Leica tout de suite identifié comme ancêtre ami de tous. Grands sourires, défilé de moines. Le plus exotique de tous, ici, c’est Chris. On lui offre le premier bon thé d’Asie, au beurre de yak, sucré, fumé au feu de bois. Pour faire la nique aux maîtres, on prend des photos, à l’abri des tôles protectrices. « Tu veux voir le moine français ? ». « Il y a un moine français ? ». « Oui, il est arrivé ». Direction le monastère.

Sur les marches, un jeune français, rasé, souriant en uniforme réglementaire violet, accueille le cortège. Mots en Bhoutanais avec les copains, Français avenant avec Chris. La discussion démarre, toute la famille appelée arrive. Une rencontre. Sur les marches ensoleillées, un bonze français de 20 ans, nous raconte sa vie ici depuis deux mois, son choix, l’histoire de ce monastère mené par une réincarnation majeure d’un fils d’un des cinq chercheurs de trésors, ses copains ici, sa vie monastique d’étude, cloîtré à trois quart temps pour l’étude accélérée de la langue et des bases du Bouddhisme dans la chambre du maître. Fascinant pour nous tous. La vie entre copains d’internat, l’ambiance détendue entre jeunes moines, pas de clans, l’ouverture des bhoutanais qui l’ont intégré si facilement, ses copains espiègles ou sérieux. Sherab a des parents bhoutanais, un père grand maître et moine commis d’office missionnaire en France il y a une trentaine d’années. Ses quatre frères et sœurs plus jeunes ont été choqués par son départ. Pas besoin de demander à nos enfants d’être attentifs ou concentrés. La leçon se construit d’elle-même, suivant le naturel bouddhiste. Le jeune professeur est proche des enfants. Ils sont proches de lui. Sherab est content de parler français, de voir des jeunes français. Le tour du monde le fait rêver. Nous nous quittons chassés par le froid, avec promesse de nous revoir demain.

Dîner agréable à trois tables : nous cinq, deux couples champenois voyageurs, deux couples portugais francophones. C’est bon de dormir dans un environnement positif. Partis à la rencontre des vrais hommes, une journée parfaite.

En hausse : l’école, Sherab le jeune bouddhiste français

En baisse : les protéines animales

La phrase du jour : « On est en train de passer la limite des touristes » Julia

 

J040 mardi 16 octobre 2012     Gangte : belle journée       altitude 2900        bleu et nuages

Pain grillé au feu de bois, guides joyeux chantant, école du matin tôt sur la terrasse extérieure ensoleillée dominant la douce vallée de Probjikha, lumière pure : les détails qui rendent heureux. Balade en descente depuis le village vers le fond de la vallée. Au passage, oiseaux, forêt ordonnée de drapeaux blancs au gré du vent ou du calme pour soutenir l’esprit des morts, veaux, vaches, pas de cochons, belles petites filles de la vallée. Science bouddhiste du lieu : sentiment d’être bien, de se sentir chez soi, de trouver sa place sans avoir à y penser. Ecole approfondissement-accélération, au soleil sur notre terrasse dominant la vallée dans l’après-midi.

Chris finit sa journée en face, au monastère où il amène sous-vêtements techniques et chaussettes de montagnes. Sherab anime la visite accompagné du moine responsable des clés et de quelques copains souriants. Derrière une porte, un maître en méditation tambour nous met dehors. Passage par une chambre occupée par trois copains : pas de vitres aux fenêtres qui ferment avec des volets de bois coulissants ; lits paillasse ; hôtel bouddhiste ; coin « cuisine », matériel d’étude bouddhiste. « Vous n’avez pas froid ? ». « Non, on a des couvertures ». « Tu es là depuis longtemps ? ». « Non, quatre ans seulement, le monastère n’a rouvert que depuis 2008… ». « Lui, c’est un XXX en « a », une réincarnation importante ». Prière du soir animée par les remuants et espiègles apprentis moines.

Dîner échange de bons voyages avec les deux couples de français à côté. Les Portugais d’hier ont été remplacés par des Italiens. Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Bona note a tuti.

En hausse : l’école, l’envie d’entrecôte

En baisse : le riz accompagné de légumes wokés

La phrase du jour : « Ils ont le droit de conduire les moines ? » Félix

 

Bouddhisme

Le Bouddhisme Varandjana, est une branche du Bouddhisme qui a intégré le Chamanisme Bon qui le précédait dans les vallées Himalayennes. C’est celui du monastère de Gangte, réputé dans tout le monde Varandjana pour avoir été fondé par le petit fils d’un trouveur de trésor. Un trouveur de trésor, c’est une réincarnation illuminée, qui a trouvé un trésor caché par Bouddha pour être trouvé plus tard. Il y a cinq trésors caché, mais seuls trois ont été trouvés.

 

J041 mercredi 17 octobre 2012      Gangte / Trongsa      altitudes 2900/2180     grand bleu

7H30. Choupie et Chris retrouvent Sherab pour le petit déjeuner des moines : riz blanc relevé avec du chili vert au fromage, thé au lait sucré et beurre de yak. « C’est bon » Sherab. Echanges et photos des moines, pendant leur demi-heure libre de la matinée, pour les envoyer en France. « Adieu Sherab, Tashidele » (bonne chance). « Il parlait bouddhiste le petit français ? » « Il a eu son moment, il ne faut pas s’y attacher » Garance, qui a bien retenu les leçons de détachement du monde matériel d’hier.

Nous embarquons deux staffs de la guest house qui doivent aller chercher une voiture en panne sur notre chemin du jour. « Pour déjeuner, nous allons nous arrêter dans une nonnerie… » « Il y aura du riz… » Garance. Des routes entre 2000 et 3500 mètres d’altitude, difficilement accrochées au-dessus de vallées et cours d’eau 500 à 1000 mètres plus bas, dominées par des sommets entre 6000 et 7500 mètres, c’est toujours spectaculaire. Aujourd'hui la chance nous sourit. Sommets enneigés du Jomolhary se dégageant sur le ciel bleu, traversées des Montagnes Noires, Col de Pela 3420 m, où Chris enfin libre, peut acheter du cuir de yak séché à des nomades, pour carniser un prochain repas. « 125 rus, c’est un bon prix, pour ces deux magnifiques morceaux ». L’enthousiasme culinaire des locaux ne trouve qu’un écho sceptique dans le bus auprès de la famille. Fort heureusement, le risque financier est maîtrisé (2€, 1 ru = 1 roupie, 60 rus = 1 €). Et puis, si nous n’aimons pas, nos guides seront ravis de l’aubaine d’une viande dont ils ne porteront la charge ni de l’abattage, ni même de l’idée. « C’est dingue, quand même, de ne pas pouvoir tuer ta propre vache pour la bouffer ! » Julia. « Papa, il faut qu’on fasse de la bio » Julia. Le minibus est notre salle des cours mobiles (histoire, bio, langues). Descente en roue presque libre au fond d’une pauvre vallée pour un déjeuner riche en légume et désert en viande, sauf du beef justement immangeable. « Franchement, à l’asador d’Irkoutsk, je n’étais pas contre un dernier filet de bœuf… ce n’était pas vraiment la bonne année pour faire le tour du monde » Félix.

Hôtel de fond de catalogue à Trongsa. « Ça me manque, le surf, le golf, le rugby… » Félix. Citronnelle entêtante dans le lobby sans internet bientôt envahi par une horde d’américains bien mûrs. « J’ai mal au crane, je dois avoir faim » Choupie. Un dernier rayon de soleil sur le grand Dzong face à la terrasse et un abondant poulet au caramel adoucissent notre fatigue. Le Bhoutan ne tient-il pas ses promesses ou sommes-nous trop fatigués pour le comprendre ? Dans ce décor de cinéma monégasque géant, parfaitement marketé par un jeune souverain moderne passé par Oxford, où sont les vrais gens ? Ceux qui ne sont pas d’accord pour être photographiés sur ordre du roi ? Où trouver de l’énergie dans un minuscule pays de haute montagne, très peu peuplé, sans ville, sans village, morcelé en vallées abruptes et froides montagnes infranchissables ? Il paraît que le Népal est envahi de touristes et peu sûr. Le Tibet est inaccessible. Le Bhoutan sûr, paisible, photogénique, irréprochable, a un bel avenir Tour-istique devant lui… Nous sommes pris au piège souple d’un parcours fléché préétabli, dans ce décor doré. Nous sommes aussi des monstres qui vivent accrochés à l’angoisse du temps qui passe dans un pays où, même les chiens, dorment la journée entière et ont perdu, grâce au bouddhisme, toute agressivité.

En hausse : l’engagement dans l’école, la saturation de riz aux légumes sautés relevé de chili vert au fromage

En baisse : le Bhoutan des magazines

La phrase du jour : « C’est aussi pour ça qu’on est fatigué. Par rapport à notre régime alimentaire normal, on est en sous alimentation… » Choupie.

 

J042 jeudi 18 octobre 2012       Trongsa / Bumthang          altitudes 2180/3425/2580        grand bleu

Le dzong sur falaise de Trongsa est très beau. Encore un dzong. Pourtant, à chaque visite, une compréhension plus profonde de ces forteresses où longtemps les moines ont été des soldats, des arcanes et des grands principes du Bouddhisme. « J’aimerais bien me faire réincarner en chat » Félix. « Toi, tu seras réincarné en araignée de toute façon… » Julia. Il y a aussi le concept de la roue de la vie, du présent-futur qui correspond vaguement à notre présent d’occidentaux, les cous tellement rétrécis en enfer que même un grain de riz ne peut plus passer par le gosier. Ce dzong est très beau. Comme beaucoup d’autres. Avec sa personnalité et son ambiance propres. Belles lumières à travers les cours en espalier et les matériaux naturels, boiseries découpées, pisé et chaux. Suite de la visite de Trongsa par le musée tour qui servait de défense élevée au dzong. Belle collection de tissus, armes, couronnes de rois et photos anciennes. Au musée, un de nos rares déjeuners extérieurs, au soleil, dans ce pays où il fait beau tous les jours au mois d’octobre.

Belle route étroite pour monter jusqu’au col Yotong La, 3425 mètres. Nouvelle route, nouveau col en altitude, nouvelles vallées. Encore. Et pourtant, nouveaux paysages, nouvelles ambiances, charme renouvelé et calme de ce pays montagneux et tranquille. Nous sacrifions à l’arrêt touriste, mais pour acheter un minimum : le magnet pour le frigo de Bandol, un petit sac pour compléter la tenue traditionnelle de Garance, un porteclé moulin à prières miniature qui ne peut que nous aider ici, clockwise. 16H00. Bumthang. Ville nouvelle au bord des rails du Transsibérien, où le train a été remplacé par les 4X4 et les bus à touristes. Avant le train des touristes, il n’y avait rien. Manquent ici nos amis Russes et la vraie vie des vrais gens, qui passent ou habitent là. A Bumthang, première caissière qui nous snobe. Vive le « développement » touristique. Nous arrivons parmi les derniers faux explorateurs. La piste d’aviation american-compliante, est en cours de finition. Hôtel Pelling, grandes chambres chauffées au poêle à bois. Salut l’ami Yvan. Ton magnifique Uaz est bien loin. Ici les 4X4 sont japonais et coréens.

En hausse : calme

En baisse : luxe et volupté

La phrase du jour : « Ça peut être énervant quand tu es né ici, ton chemin est tout tracé » Garance sur la route en croisant des enfants qui rentrent de l’école

 

Bouddhisme : Les 5 Poisons Mentaux 

  1. Colère et haine
  2. Fierté
  3. Désir et convoitise
  4. Envie et jalousie
  5. Ignorance et déception (celui-là est le plus « »… inconnu de nos religions trop bien révélées…)

 

Bouddhisme

Parfois, on comprend mal pourquoi ces parfois et pas les autres fois, après quelque offrande, un moine souriant saisit une petite aiguière à long col surmontée de plumes de paon un peu ridicules, pour vous verser une rasade d’eau très eucalyptusée dans le creux de la main. Où trouvent-t-ils des eucalyptus et des paons au Bhoutan ? Il faut alors s’exécuter. L’odeur d’eucalyptus rassure un peu, la placidité du moine aussi. « Esprit, parole, corps », les trois signes mains jointes pour les trois parties d’un être complet, transformés en boire, se frotter le visage avec le reste, finir en essuyant les mains dans les cheveux. Enfin, ce sont les gestes que nous croyons devoir faire en mimant le guide. Ça n’arrive pas tous les jours, ses gestes sont rapides et il y a tellement de choses pour capter notre esprit dans ce petit périmètre. Peut-être n’est-ce pas exactement ce que l’on attend de nous ? Quelque chose, là-aussi, nous échappe qui expliquerait alors les sourires amusés et amènes du moine et du guide ? Le Bouddhisme a les paumes ouvertes comme son Bouddha souriant serein.

 

J043 vendredi 19 octobre 2012    Bumthang     altitude 2580     bleu et nuages

Tamshing Goemba, premier temple. Encore un. Et pourtant. Encore une nouvelle ambiance, une nouvelle histoire, datant de 1501. Ici, plus qu’ailleurs encore, tout n’est que feutre et mysticisme. Dorji le pieux est entré, au lieu de garder le bus comme habituellement. Pema Lingpa, le Guru qui a eu la vision de la construction ce temple a aussi créé le temple de son village. Dorji se sent chez lui ici, dans le plus important temple Nyimgma Goemba du royaume. Sur les murs inhabituels qui encerclent la salle de prière, les plus vieilles peintures du Bhoutan, datant du VIIème siècle selon Tshering. En mauvais état mais d’une qualité remarquable. Un moine Tibétain et un moine Bhoutanais, ont réalisé ces fresques de très grande qualité : sensibilité du dessin, rendu simple des drapés, couleurs naturelles. Les Fra Angelico Himalayens. Premier choc artistique du voyage. Une équipe de filles travaille à la restauration des fresques. Il s’agit non de repeindre, mais de stabiliser en l’état. Travail de fourmis, pour ces filles de la faculté de Londres, la chef, Italienne de Turin, l’Américaine, de Californie, Fiona, de Londres qui a vécu plusieurs années en Inde et l’autre anglaise basée au Japon. Elles sont au même hôtel Pelling que nous et nous passent des adresses au Rajasthan ou à Hawaï. Plus de temps pour la petite marche prévue. Déjeuner quasi-végétarien en ville.

Djori et deux de ses onclesL’après-midi, les enfants gardent l’hôtel. Deuxième temple, Jampa Lhankhang Drup, celui des « vieux », qui tournent autour des murs extérieurs gardés par deux frères jumeaux sourds et muets. Hasard et chance, Dorji retrouve dans ce temple en bois de quatorze siècles, certainement plus humain, peut-être plus puissant que nos cathédrales en pierres, trois de ses oncles. Beaucoup d’émotion simple. Dorji est content de nous montrer ses oncles, dont celui qui a un cancer du sang et auquel le médecin avait programmé une mort certaine il y pas mal de temps déjà. Ils sont là pour trois ans, à venir tous les jours passer la journée entière au temple, pour tourner, prier et tourner les moulins. Ils avaient fait un vœu. Loin de nos repères, nous sommes heureux de les voir tous si heureux de se retrouver et fiers au côté de Dorji, descendu de son village natal, à un jour de marche de la route, pour devenir chauffeur appointé de l’agence la plus réputée du Bhoutan.

Chris purifiéTroisième Temple, Kurjey Lhakhang, très venté, où un ancien roi a fini fou, certainement à cause du vent qui règne ici, on le comprend. Chris profite d’un sacré trou à mérou, une entrée, une sortie, une histoire, pour se purifier de tous ses pêchés. Choupie cache sa claustrophobie en prétextant la couche de poussière grise. En méditant, Guru Rimpoche a laissé sa trace dans le rocher et rendu sa raison au roi en attrapant le Lion Blanc.

Et quatrième visite. Dzong rapide de Bumthang, où filles et garçons répètent en vue du fameux Festival qui commence dans deux jours. Ce qui frappe, c’est l’amateurisme général, pour un des festivals les plus réputés du Bhoutan. Nous occidentaux, avons abaissé le spirituel à son plus bas niveau et avons monté la technique à son plus haut. Ici, on a privilégié le spirituel, gardé un côté accessible. La dimension reste à taille humaine. Le spectacle est moins beau, mais tout le monde peut en devenir un des acteurs.

En hausse : le raz le bol du chili with cheese

En baisse : le bol de riz au chili with cheese

La phrase du jour : « Nous sommes contents que tu aies vu tes oncles au temple Dorji » Chris

 

J044 samedi 20 octobre 2012     Bumthang : Ura Festival    altitudes 2580/3590/3400/2580       grand bleu

Pas d’école aujourd’hui pour un départ matinal (8H00). Pas d’école… mais le tour du monde développe la capacité d’adaptation des enfants, leur autonomie vis-à-vis du maître, même si elle restreint celle vis-à-vis des parents, qui essaient de faire attention. Les enfants augmentent aussi leur capacité de résistance physique et de récupération. Ils dépassent certaines de leurs peurs. Dépendance du huis clos oblige, ils développent leurs connaissances d’eux-mêmes ainsi que les interconnexions familiales. Pas d’école ? C’est le pari des parents.

Montée vers le col de Shertang La, à 3590 mètres en direction de la jolie vallée à agricole d’Ura (toutes les vallées sont agricoles dès que les pentes le permettent), pour un festival de danse folklorique. Exactement le genre de manifestation que nous ne fréquenterions pas chez nous… Il paraît que les festivals sont une des grandes spécialités bhoutanaises et que des touristes viennent spécialement pour ce genre d’événement aléatoire, dont les dates sont sujettes au calendrier lunaire, à l’astrologie des moines et la qualité artistique pas encore approuvée par notre petit groupe multisensible. Belle route suisse des années 60, arrachée par des éboulements en deux ou trois endroits seulement, de l’eau et du pin, vaches et maisons bien tenues. Deux heures de minibus brinquebalant pour 51 kilomètres, avec Dorji au volant qui, vitesse, confort ou sécurité, ne peut pas faire mieux. A l’entrée d’Ura, les quelques voitures montées spécialement cherchent le spot du festival auprès des paysannes locales affairées à leurs pommes-de-terre.

Les équipesC’est plus haut, à 25 minutes de piste, dans le petit village de Shingkhar, bout de piste sans issue aux enfants souriants. Mais ici, pas de festival. Il a été reporté au mois de décembre, astrologie pour le spirituel, manque de fonds pour le terrestre. Lonelyplanet avait prévenu « beaucoup de touristes venus spécialement repartent déçus sans avoir pu voir le festival ». On n’atterrit pas là par hasard tout de même, tous sont venus « spécialement »… Lumière de l’Himalaya. Enfants et profs jouent au football sur un terrain plat en terre battue avec cages en troncs de cyprès, certains avec des chaussures, quelques uns en bottes ou pieds nus, un en chaussures à crampons règlementaires. Faute de Festival, nous jouons tous joyeusement au foot, enfants garçons et filles, dont certaines en tenue traditionnelle, profs, guides, Français et même un Néerlandais et sa femme Belge qui prend des photos. Jamais le terrain, ni les enfants, n’ont vu autant de Champions du Monde et d’Europe sur la « pelouse ». A 3400 mètres et quelques d’altitude, il faut plus de temps aux Européens qu’aux Bhoutanais, pour reprendre leurs esprits après les petits sprints imposés par le jeu et l’enthousiasme. Grande partie de plaisir pur en air pur. Sans arbitre. Pas une contestation, pas un enfant tombé qui n’ait ri. Les filles à l’égal des garçons. Le Bouddhisme a du bon. A moins que ce ne soit l’altitude ? Pas de score ni de gagnant à la fin de la partie et photo du dimanche bourrée d’énergie. Visite du village piéton en contrebas. Le même qu’il y a plusieurs centaines d’années, sauf les mini panneaux solaires. Rencontres avec tous nos amis footballeurs garçons et filles. Le papy édenté dans sa cour à casquette US, qui émince accroupi à la machette des herbes pour l’hiver de ses vaches, n’a pas respecté les directives royales : 6 enfants. Quoique, avec une fille en Australie, une aux Etats-Unis et un fils à Calcutta, n’en restent plus que trois au Bhoutan, dont un fils qui va reprendre la ferme. Ici, plus qu’à Paris, on sait ce que mondialisation veut dire.

Fin de journée en pente douce. Piquenique ensoleillé sur la même crête que nos amis voyageurs belgo-néerlandais qui nous donnent des adresses à Vârânasî (Bénarès) et une à Bumthang pour assister à des débats théologiques paraît-il très animés. Sieste dans le minibus. Ecole. Stone bath détente-design à la bougie pour Choupie et Chris.

En hausse : la stabilité du transit intestinal végétarien pimenté au chili local

En baisse : le stress occidental

La phrase du jour : « Le match de foot, ça valait largement le festival » Félix

 

Bouddhisme.

Les moulins à prière tournent à l’unité encastrée dans un mur, en couple entourant une entrée, en ligne allongée le long d’une cour, en haie des deux côtés d’un pont, en ceinture d’un temple. Les faire tourner fait partie du rite bouddhiste, mais tout le monde aime à les faire joyeusement tourner. Il y a un côté ludique, jeu d’enfant insouciant, de la vie, dans ces moulins à faire tourner. Différents styles de moulins aussi, petits rapides, vieux patinés et noircis, énormes qui demandent d’y mettre tout son cœur et sa force ou son expérience. Les poignées portent l’histoire des pèlerins et du temple, on leur transmet son énergie et aussi ses espoirs. Certains tournent depuis le VIIème siècle. Combien de vieux exaucés depuis lors ? Sur une même série, chaque moulin tourne différemment, possède une poignée plus ou moins érodée, penche dangereusement ou tourne fièrement vertical. On tente de trouver pour chacun le bon coup de poigné, pour qu’il tourne le mieux et le plus longtemps possible. Il faut être vif, car à peine touché, on passe au moulin suivant. Quand on se suit à plusieurs, on tente de ne pas laisser les moulins s’arrêter, pour aider les vœux son précédent à se réaliser. On peut compter sur notre propre suivant pour prolonger nos roulements, la question ne vient même pas à l’esprit de communauté. Tournez moulins, grâce à nous tous, pour nous tous. On oublie la prière. Concentré sur l’envie neutre de faire tourner tous les moulins et le mieux possible, on est entraîné par les moulins que l’on croyait entraîner soi-même.

Ils font bien leur travail bouddhiste les moulins à prière, en vidant l’esprit pour le remplir des pensées abstraites et positives.

 

Bouddhisme

L’envers du décor. Service terminé pour les guides qui ont pointé le programme du jour. Chris les retrouve au restaurant de leur pote, chez qui ils nous ont fait manger et qui prépare, très bien, nos lunch-box. Les gars sont derrière leur bière. Discussion animée. Le patron s’est mis à son compte à force de ne plus supporter le propriétaire de l’hôtel dont il était le manager. Voilà l’explication de son très bon anglais. Il doit bien gagner sa vie puisque selon Dorji, « maintenant il est à son compte, il a ce restaurant et en plus, il cherche à acheter une grande maison ». Tshering surtout, est assez excité. Traduction : « Nous parlons d’un hôtel à Trongsa, qui appartient à une femme. Une fois, nous, tous les guides, nous étions tellement énervés que nous avons rempli nos assiettes et que nous les avons toutes jetées sur la table ». « Ha bon ? Pourquoi ? ». « Elle ne nous servait que des légumes, jamais de viande ». « Hum…». Départ pour une partie de snooker. Au premier « cercle », les deux tables sont prises, déjà convoitées depuis l’entrée par un jeune à cigarette et look travaillé. Chris amène le petit groupe vers une table plus à l’écart, dans Bumthang composée de deux rues. La partie est rigolarde et la technique au niveau des bars anglais. Départ de l’hôtel pour le restaurant du soir. Les guides nous attendent dans le lobby devant Totten’Ham-Chelsea. A une demi-heure de la fin du match, Totten’Ham 2, Chelsea 1, mais Chelsea pousse. Difficile pour tout le monde de se lever du siège. Tshering faisait partie de l’équipe nationale du Bhoutan. Il a joué un match international en Inde. Bouddhisme…

 

J045 dimanche 21 octobre 2012     Bumthang : Vallée Tang     altitudes 2580/3000/2580     bleu

Felix au boiling lakeMême début de route que la veille mais avec petit arrêt au Burning Lake. Pema Lingpa, le Guru des magnifiques fresques, dont on contestait la Gurusité, a plongé dans la rivière à tourbillons suceurs avec une lampe à beurre allumée et en est ressorti, lampe allumée et statue en pierre dans la main. Ses ennemis confondus, il a laissé sa trace, transformée en lieu saint, drapeaux et petites meules de terre cuite attrapeuses d’ennemis. Une mythologie difficile à comprendre pour un Méditerranéen élevé à la sauce grecque. Crottes d’ours presque fraiches sur nos rochers plats.

Rire général sur la piste pour détendre les nerfs attaqués par le Bhoutan. Choupie « C’est pas le Bix… » (puces dominicales bruxelloises). Garance « Ils ont des vaches, je ne comprends pas pourquoi ils ne font pas de la viande avec ? ». Félix «  Elle était super bonne la chicken soup ! » « On va parier sur la probabilité de visiter un Temple… » réponse directe de Garance « 100% ». Julia « Ce qu’il ya de bien ici, c’est que quand ils arrivent, comme au foot hier, on a l’impression qu’ils se connaissent déjà tous ». Choupie « Sincèrement, c’est fatigant de vivre dans un pays comme ça, on comprend qu’ils soient calmes, ils n’ont pas l’énergie pour s’énerver ! ». Julia « Moi, j’ai l’impression de manger tout le temps la même chose », « Choupie « Non ! Ce n’est pas une impression, c’est la réalité ! ». Julia « Tous les jours on se lève à 7 heures et quart pour faire l’école et après partir sur un chemin poussiéreux… », Félix « Pour aller voir la centième réincarnation de Guru Rimpoche », Julia « Oui et on est tellement crevé qu’on se souvient même pas et le lendemain on recommence exactement la même chose… », Félix « C’est comme la vie en accéléré et il faut se battre pour retourner à l’hôtel ». Chris « Tiens, il y a encore des bitounes peintes sur la façade ici, c’est l’animation de la journée ». Garance « Il est beau ce champ ! Il y a des crottes de bouses partout… (rires)… Oh non, tu ne vas pas mettre ça dans le journal de bord, dis papa, s’il te plait ! ». Félix « Je te jure, si j’avais mon couteau, je me faisais la vache ». Garance «  Je commence à ressentir un vrai besoin de Mac Do, avec des frites et de la sauce barbecue et tout ». Félix « Ils sont rustiques ici ». Garance « Je profite du Bhoutan, parce que je sais qu’en Inde, parfois, ça va être crade ». « Christophe, avoue quand même que tu es jusqu’auboutiste » Choupie. « C’est vrai, il faut dire qu’après la Russie, on a un peu douté quoi… » Garance.

Montée trop longue, trop inconfortable, trop poussiéreuse, sur cette piste défoncée pour attendre le pique-nique ou atteindre le palais-musée promis, éventuellement tenu. Encore 45 minutes bhoutanaises, ce qui peut faire beaucoup plus, bien que nous venions de nous renseigner auprès d’un 4X4 descendant. Même Tshering ou Dorji ne sont jamais allées là-haut. Nous non plus. Sous la pression bienvaillamment argumentée des jeunes, nous pique-niquons là et rebroussons chemin ensuite.

NonnerieEn descente, une nonnerie. Nous sommes dans la salle de prière féminisée, quelques minutes avant le début de la prière du soir. L’occasion fait le larron… nous assistons, au grand dam… au début tout au moins, des enfants vite emportés par le flux d’énergie vibrante de la prière.

A l’hôtel, Dorji, notre super chauffeur des montagnes est triste. Demain est organisée la cérémonie des 7 jours de la mort de son cousin germain. « Il avait la jambe qui lui faisait mal et il est mort avant d’arriver à l’hôpital ». 27 ans, une femme et un enfant de 6 mois. Dorji, agence oblige, n’a eu le droit de ne rien dire, il y a une semaine, alors que nous étions tous ensemble. D’une discrétion absolue, Dorji s’excuse de devoir s’absenter un moment demain matin. La cérémonie a lieu à Bumthang. « Demain, nous nous débrouillerons, passe la journée avec ta famille. Elle aura besoin de toi, tu es un gars solide ».

En hausse : le rire, la proximité et l’amitié avec les guides

En baisse : les protéines animales

La phrase du jour : « Thank you Sir » Dorji. « Thank’s to you Dorji…»

 

Bouddhisme :

Nonnerie de Pema Thekchinchloling. Une centaine accourues au son du gong, remplissant tous les tapis se faisant face sur une dizaine de rangs, assises recroquevillées en tailleur derrière les bancs servant de pupitre, le dos courbe, les épaules rentrées, les membres au chaud relatif sous leur cape, noix de bétel en bouche, la pile de textes sanscrits en bandes allongées soigneusement posée sur le banc devant elles, la prière peut commencer pour les nones. Litanie itérative habituelle d’échauffement permettant aux retardataires d’arriver ou de finir de s’installer. Rythme très rapide des sons et des mots, soutenu par un tambourin métronome. Notre présence provoque une certaine animation, beaucoup moins agitée cependant que chez les garçons amis de Sherab à Gangte. Changements de rythmes, nones qui vaquent à leurs obligations bouddhistes, pages qui s’empilent côté lu, distribution des gros tambours… l’activité et le mouvement pendant la prière sont débordants. On vient nous demander si nous voulons déposer une offrande, la prière de la petite centaine de nones nous sera alors destinée. Une première, pour une famille de mécréants. Traversée de la pièce, dépôt païen, retour à sa place. Il faut maintenant écrire nos noms et nos âges sur un papier, pour que les prières atteignent leur destination et obtenir des reçus officiels en bonne et due forme sur papier jaune et copie carbone. Nouveaux échanges. De quoi irriter largement un instituteur ancienne école ou un curé de campagne même bonhomme. Habituel ici. C’est le moment du thé, accompagné de gâteaux maison, du genre ganses ou oreillettes feuilletées et d’autres, plus industriels. On nous sert maintenant du riz, dans des petites coupelles, long, jaune, sec, épicé, piquant. « Le meilleur riz du Bhoutan » Félix. Quel chambardement avons-nous provoqué ! Rien n’interrompt cependant l’avancée accélérée de la prière. Surprise. La distribution de thé et de riz s’étend à toutes les nones. Ce n’était donc pas spécifiquement pour nous… Suivant la tradition, nous avons droit à trois services, donnés et reçus les deux mains jointes. Délicieux riz, mangé avec les doigts, « Papa, tu dois pousser avec le pouce, pas faire des boules, ça tombe partout ! ». Excellent thé, beurré, lacté, sucré. Les échanges, à travers la prière et la musique sont nombreux : sourires amusés des filles qui regardent les touristes en difficulté avec leur riz ou surpris par le goût du thé, regards qui se croisent, questions qui planent, messages envoyés et reçus. Toute une activité de contacts non tactiles. Une fille décontractée porte un sweat-shirt US à capuche marqué Hollister. « Vous avez de la chance, je reste une digne none, mais je pars un peu avec vous » nous dit une autre. Les deux plus jeunes sont de corvée de balai traditionnel, un très bon balai, 100% naturel, mais qui demande de se pencher beaucoup. Elles récoltent du riz, mais aussi des papiers de bonbons, des bouts de stylo, des mouchoirs, dans… une pelle chinoise en plastique d’un beau bleu France. Une autre met des biscuits dans une pyramide de coupelles, puis les trempe avec de l’eau (parabole de leur ingestion ?), l’agrémente de jus de litchis en petite bouteille, avant de bénir la zone avec de l’eau à l’eucalyptus dispersée avec le fameux encensoir (dire Bumpa) à plume de paon, le tout soutenu par force encens allumé en se bouchant le nez pour ne pas léser les dieux. Renouvellement des lampes à beurre, pour les honorer… et figurer leur illumination ? Service permanent d’un culte complexe, qui nécessite beaucoup de monde, dont le respect du bon ordonnancement occupe l’esprit, confirme les hiérarchies et est nécessaire à la bonne marche du monde. Dorji fredonne les prières qu’il connaît, attentif à tout. Sous notre œil étonné, au son des tambours et parfois des trompettes et cymbales, distribution de chips, répartition de quelques culottes, sourires, arrivée d’énormes cartons de coton. Tout disparaît sous les bures ou dans les bancs. Après deux ou trois tours, les cartons sont identifiés : Stay Free, Secure de Johnson & Johnson. Vu le nombre de cartons, c’est la distribution semestrielle, complétée par quelques gros sacs des mêmes denrées. Ce n’est pas le fou-rire général, on est en pleine prière pour les touristes qui voyagent autour du monde, tout de même, mais rires tout de même et regards échangés très amusés, mains jointes comme Bouddha. « Sincèrement ça vaut le film, ça ferait une bonne pub… » Choupie. Répartition stricte et ordonnée d’une pile de billets, l’argent de poche hebdomadaire, fourni par le gouvernement et les dons. Un ou deux billets pour les jeunes. Un troisième billet pour les plus âgées. « Ça va jamais finir… » Félix. « C’est la prière du dimanche ». Les filles chantent maintenant un chant gai et entraînant, elles tapent aussi en rythme dans leurs mains, trois fois, de nombreuses fois, trois fois. La connaissance ancestrale de l’humain rythme un process lourd et souple à la fois, fait pour que personne ne puisse s’endormir, pour que chacun puisse trouver son compte personnel, sa place. Quand on connaît les hommes, ou les femmes, ça sent la fin de programme. Enthousiasme général et dos qui se redressement. Litanie itérative habituelle permettant à chacune de prier tout en rangeant ses petites affaires et regrouper toutes les délicatesses du jour. Le culte d’avant la Renaissance. Un devoir prestement accompli pour le compte de toute d’une société qui a délégué ses pouvoirs de prière à une caste de moines et de nones. En quelques secondes, toutes les nones ont disparu. Bientôt l’heure du riz. Kouzouzanpou La à toutes. « You will have a safe trip, we prayed for your family ».

 

Bouddhisme.

Nonnerie de Pema Thekchinchloling. Félix « Je le crois pas, c’est pas des filles ». Choupie « Si, c’est des filles, je me sens plus proche de ça que des moines ». Félix « Allez, viens, on va voir ». Julia « Elles ne doivent pas voir des touristes tous les jours ». Félix « Allez, quand faut mourir, faut mourir… » « Elle a une tête géniale, lui… c’est pas possible que ce soient toutes des filles ». Garance « Moi, ça ne me déplairait pas d’être là ». Choupie « Oui, mais pour une fille, avoir la tête rasée, c’est quelque chose ». Julia « A la fin, tu… » Chris « dodelines comme pour la musique » Julia « Oui, c’est ça ». Garance « Il y en a qui s’arrêtent de prier de temps en temps » « Elles savent tout ça par cœur ». Tshering « si vous mettez de l’argent au milieu, elles vont prier pour vous, mettez le nom et l’âge de chacun, pour les reçus  ». Félix « C’est le meilleur riz du Bhoutan ». Choupie « Il est sucré leur thé, mais il est bon ». Garance « Papa, tu te mets du riz partout, pousse avec le pouce, comme elles ». Tshering « Elles ont dit que, certainement, les enfants vont réussir leurs examens ». Chris « On ne peut plus partir…». Choupie « A mon avis, elles ne voient pas beaucoup de touristes ici ». Chris « Non, ce n’est pas encore dans les guides » « C’est très féminin, comme ambiance, ici ». Félix « Ça va jamais finir ! ». Chris «C’est la prière du dimanche… je ne sais pas depuis combien de temps ça a commencé ». Julia « Si, moi je sais, ça fait une heure et demie » « Les offrandes maintenant… ». Félix « C’est comment déjà ? Hémorroïdes, c’est ça ? » « Dans 10 minutes ça fera deux heures… ». Garance « C’est bientôt fini parce qu’elles ferment les rideaux ». Une nonne « You and your family, have a safe journey ». Chris « Quelle émotion quand même ». Les enfants « Oui, c’était génial ». Julia « Les deux petites qui passaient le balai elles étaient trop mignonnes ».

 

J046 lundi 22 octobre 2012     Festival de Bumthang      altitude 2580       bleu et nuages

Festival de BumthangJournée rythmée par le Festival de Bumthang. Il fallait y venir pour pouvoir en parler et dire qu’on y était. Les mêmes danses qu’il y a quelques centaines d’année. Le public à changé, pas tout le public. Les touristes sont arrivés, mais n’ont pas encore tout gâché. Certains regards d’enfants, ou de très anciens, nous montrent que nous ne comprenons pas ce message qui fait encore partie de leur culture.

Dorji est là le matin. Malgré nos protestations, il est aussi là à midi, pour nous ramener à l’hôtel. Mais notre après-midi studieux lui laisse sa liberté de recueillement en famille.

Fatigués, nous tentons de récupérer grâce à une demi-journée de repos, encadrée par deux repas de plus en plus difficiles à digérer.

En hausse : l’almanach Vermot à la page BeauTemps

En baisse : l’humour culinaire

La phrase du jour : « Ça va être long, encore une heure et demi ici (au Festival) » Julia

 

J047 mardi 23 octobre 2012      Bumthang / Mongar : la longue route         altitudes 2580/3720/1600        bleu

Longue routeL’érosion lente de notre énergie se loge dans les détails. Manger devient un problème. Pas à cause de la faim, à cause de la qualité. La douche est chaude, mais pas vraiment, prête à devenir irrémédiablement froide à tout moment. L’eau coule, mais en filet. La chambre est agréable, mais les finitions sont très mauvaises. Tout le personnel est d’une gentillesse absolue, mais n’a aucune idée de ce que nous attendons. On nous offre du thé, il est mauvais. On commande des œufs à la coque, seules protéines de la journée, ils arrivent durs ou pas cuits. Internet fonctionne, mais on ne peut pas envoyer de fichiers. L’érosion des détails… Comment dire à nos guides que nous en avons assez de cette nourriture végétarienne insipide relevée exclusivement au chili with cheese, sans les choquer plus qu’ils ne le sont déjà, avec nos manières de gosses de riches, eux qui ont passé leur enfance dans des villages perdus de l’Himalaya ? Nous voyageons, mais les exotiques, c’est nous. Heureusement, l’homme s’habitue à tout, même aux excentricités des autres hommes, c’est la protection et le risque du métier de guide. Et Dorji a passé la journée d’hier auprès de sa famille en deuil.

Tshering et Felix7 ou 8 heures pour rallier Bumthang à Mongar. Ici, comme dans tous les extrêmes, le temps ne se compte pas à rebours. On calcule en heures, pas en kilomètres. Magnifique route. Très spectaculaire. La plus belle du Bhoutan, une des belles routes du monde, avec ses montées, ses gorges, ses lieux saints, ses vues, ses cols (12400 pieds sur la borne au sommet, 3720 mètres), sa brume, ses descentes, son soleil. D’autres passeront ici au printemps à travers cette forêt de rhododendrons de 46 sortes en fleurs. Nous roulons sur le pierre, au-dessus des nuages. Toute la famille aime la route. La route pour la route. L’abstraction de la vie. La vie vivante avec la tension des éboulements, le miracle des croisements toujours possibles, des accrochages évités, sans parapet ni barrière côté gouffres. Un relais de poste nous offre une soupe aux lentilles relevée. Nous approchons de la cuisine que nous aimons. En attendant, les corbeaux profitent largement de notre piquenique. La route, qui nous mène des versants froids de l’Himalaya aux bananiers, manguiers et rizières subtropicaux.

Mongar. Hôtel Wangchuk. Merci Dorji. Grand chauffeur. Merci Choupie, qui refuse vertement la chambre sous toit pour obtenir la meilleure de l’hôtel, au rez-de-chaussée en angle, avec double vue sur la Mongar et sur la vallée. Pas de wifi, autant dire pas d’internet… mais télévision. Les enfants regardent le cricket. Les parents Romney et Obama : réponses formatées de 1 minute 30 à 2 minutes, temps de concentration moyen du téléspectateur moyen, pour régler de façon définitive des sujets comme la Chine ou le budget américain… on élit ainsi le président du pays le puissant au monde. Vive le cricket. Chris en profite pour tourner en ville, autour de la petite place « centrale ». Jeune barbier amateur bhoutanais appliqué, loin de l’habitude indienne du coupe-chou, qui taille à la tondeuse et au Gilette G2 local. Côté magasins généraux on trouve du poisson séché odorant. Côté autres magasins généraux, on trouve des vêtements de marque et des bonbons, provision de KitKat et de noix de cajou. Le dernier côté est occupé par le marché. Ici, c’est le sud. Chaleur de l’air, chaleur de l’accent, déferlement de paroles d’une marchande chassant un mendiant sous les rires de ses collègues.  

En hausse : l’Ipod + casque Beat de Julia sur les oreilles de Tshering chanteur

En baisse : la faim de goût

La phrase du jour : « Moi j’aime la route » Julia.

 

J048 mercredi 24 octobre 2012      Mongar : Lhuentse          altitudes : 1600/1440/1600     grand bleu

Garance sur la passerelleAller visiter Lhuentse, atelier de tissage le plus renommé du Bhoutan, à trois heures de route à une voix serpentant le long des gouffres et au fond des vallées, est seulement un prétexte à petite aventure locale. « Je préfère la route au truc qu’on est sensé aller visiter » Julia. Magnifique route aux papillons petits ou géants, où nous croisons un singe à moustache, des quantités d’oiseaux inconnus pour nous, des cascades de toutes hauteurs, forces et formes, des orangers et des manguiers, en remontant le cours une rivière dont la puissance tombe de monts de l’Himalaya. Traversée à pied d’un impressionnant pont à la Rambo, les lianes remplacées par des câbles, les tirs des méchants par le vacarme de l’eau explosant sur les rochers. A la confluence de deux rivières puissantes, configuration souvent mystique aux bouddhistes, immense chorten blanc pour incinérer les morts, avant de les disperser dans les courants ?

Atelier de tissage le plis réputé du BhoutanPiquenique bhoutanais amélioré d’indien, au bord d’un affluent, juste en dessous de Lhuentse. « C’est dur là » Félix, affamé, pas convaincu par le menu, mais soutenu moralement par son bon couteau russe. Petite provision de sable pour la collection bruxelloise. « Tu vois, il fonctionne ton chorten » Chris qui voit Félix tourner trois fois autour de la petite pyramide de cailloux de Garance. « Ça c’est un bon coin pour faire pipi… » Féminine anonyme. L’atelier le plus connu du Bhoutan est ouvert aux quatre vents, juste protégé de la pluie et du beau temps, sur le toit d’une maison, au milieu d’un village sans issue, tenu par quatre ou cinq filles souriantes, dont deux enceintes et une ou deux d’une dextérité époustouflante. Avancée de 2 centimètres par jour, pour une lèse de 60 centimètres environ. Un à trois mois de travail par pièce. Les productions sont ancestrales. Sans modèle ni carton, la complexité se transmet aux filles, dès les premiers jours, emmaillotées sur le dos de leur mère au métier. Pourquoi changer les motifs ? toute la production est vendue, aux touristes qui passent et à la capitale, Thimphu, une fois par an. A quarante ans, la vue baisse, on doit arrêter de tisser et changer de métier, aller aux champs.

DjoriRetour rapide mais long par fin de journée. La nuit tombe ici vers 18H00 en octobre. Sieste collective dans le minibus sous le contrôle de Dorji au volant. « C’est encore loin ? 6 heures de caisse pour venir voir trois tapis ! » Félix. Il se passe quand même des choses. Tournoi de tir à l’arc croisé ce matin qui se poursuit en costume traditionnel relevé des bandes de couleurs franches et vives. « Il est beau ce vert », Julia admirant le vert tendre des rizières dans la lumière du soir. Trois énormes toucans remontent la rivière. Garance perd une dent : une sur le lac Baïkal, une au Bhoutan. « Tu vas la jeter dans une rivière… ». « Non, en Russie c’était le lac Baïkal, mais ici, c’est plutôt les chortens… je vais essayer d’une perdre une dans chaque pays du tour du monde » Garance.

En hausse : l’école (gueuleton prévu en Inde pour la centième série envoyée vers les correcteurs)

En baisse : le Bouddhisme, la légèreté des repas bhoutanais végétariens

La phrase du jour : « C’est pas facile, quand même, de vivre ici… » Choupie, « Il faut être une vache ! » Garance

 

J049 jeudi 25 octobre 2012       Mongar / Trashigang : la route      altitudes : 1600/2400/1070     bleu et vents

En quittant Mongar, nous quittons le Bhoutan élevé. Notre voyage se termine dans trois jours. Les petits désagréments et la fatigue s’oublient. Tout le monde a envie de profiter au mieux de ces derniers moments avec Tshering et Dorji, à sillonner ce pays attachant dans notre minibus Toyota gris. Belle montée à travers des forêts de pins bleus, de vaches lentes et de drapeaux bouddhistes, jusqu’au col Kori La, à 2400 mètres. Un petit col, le dernier à passer au Bhoutan. Une colonie de singes et un chorten entouré de drapeaux nous saluent. Début de descente tropicale fraiche, versant nord, sous les fougères arborescentes arrosées par les cascades. Plus bas, au soleil, paysage méditerranéen, terre sèche, rochers, pins, lumière pure. Chris aux guides : « Ça ressemble beaucoup à ma région ». « Surtout l’air tout doux comme ça… » Julia. Déjeuner en bord de route animé par une famille de paysans qui profite du vent maraud pour trier son riz séché sous les encouragements de Tshering et Dorji, très proches d’eux. Suite et fin de la route encore très différente, à flanc de pente vertigineuse vers une rivière et des rizières vertes. Magnifique et accueillant Bhoutan, par temps radieux, qui rend la famille heureuse.

Druk Deothjung ResortSuper Tshering nous a négocié le bon hôtel, (pour ceux qui nous suivront ici un jour : le Druk Deothjung Resort et pas le Druk Deothjung Hôtel, qui appartient au même propriétaire mais très triste), dans Trashigang pauvre en hébergement. En plus, grâce à ses racines montagnardes, son sens du contact, ses 10 ou 12 langues bhoutanaises, il a réservé les deux chambres « de luxe », très relatif, mais avec très agréable terrasse donnant sur le patio intérieur, vue sur la vallée et le Dzong et certainement meilleures que les autres dites « simples ». « Je vais aller voir s’il y a internet » Choupie, « Alors là, tu es ambitieuse » Félix. « Lui, il ne parle pas anglais » Chris, « Il n’a pas besoin, ici. Franchement, il n’a pas besoin… » Garance.

Pendant le tarot familial « Je me mets dans la position du géranium (pour lotus) » Garance. Depuis le lit, les draps d’abord inspectés puis bien tirés sur le nez, un œil en détection araignée  : « On devrait prendre des photos, car on s’habitue, on trouve ça charmant. Mais quand tu vois la gueule du truc, il y a quand même beaucoup de nos amis belges ou français qui feraient une drôle de tête s’ils atterrissaient ici… » Choupie.

La vie des petits. C’est la nuit. Félix doit aller aux toilettes. Un cafard lui barre la route. Il choisit de faire pipi dans une bouteille d’eau en plastique. Ça le fait beaucoup rire le lendemain. Les filles aussi. Au petit déjeuner.

En hausse : le Bhoutan

En baisse : l’envie d’autre chose, la fatigue avec l’altitude

La phrase du jour : « Ça sent un peu la fin » Félix

 

J050 vendredi 26 octobre 2012      Trashigang et Gom Kora       altitudes 1070/870/1070          grand bleu, vent

Dernière vraie journée au Bhoutan, avant une longue journée de liaison demain et l’avion pour Delhi après-demain. Nous choisissons l’option light, aller-retour à Gom Kora, 1 heure et quelque, sans pousser jusqu’à Trashi Yangtse, à 3 heures, au moins. Départ vers 11 heures, après une école de plus en plus productive et maîtrisée. Sans les routes spectaculaires que nous empruntons depuis des semaines, nous serions admiratifs celle-ci. On s’habitue à tout. Gom Kora est le bon choix. Temple accueillant, pour une fois pas forteresse, au fond de la vallée, au bord de la rivière, au milieu d’énormes rochers noirs. C’est le plus charmant et le mieux tenu de tous les temples que nous ayons vus. Fleurs en restanques au cordeau, papillons, longues perches à drapeaux dans le vent, immense arbre de l’espèce sous laquelle Bouddha aimait à méditer, petit jardins potagers de curés. A l’intérieur, des pierres sous vitrine : l’empreinte du pied de Rimpoche, l’empreinte de son pied quand il avait 8 ans, un ballon de rugby en pierre pour l’œuf qu’il a pondu quand il était transformé en oiseau au moment où il méditait avant de se battre avec la déité réincarnée en serpent qui hantait les lieux. A l’extérieur, tout est organisé autour du rocher taille maison surplombé de l’immense arbre de Buddha, autour desquels on a construit un haut mur accueillant qui fait coursive. Faire le tour par l’extérieur et par l’intérieur. Deux mondes. Grotte de Rimpoche, où, surpris par le serpent qui essayait de s’échapper, il a laissé la trace de son crane heurtant le rocher, de son pouce écrasant le serpent qui fuyait. « Alors là, ils ont manqué leur coup… la trace du pouce, elle est dans le mauvais sens par rapport à la sortie du serpent… » Garance. Dorji et Tshering, écoutent attentivement les informations transmises par un petit moine puits de science futur grand et s’amusent à traverser le boyau de Rimpoche. Toujours des histoires complexes, documentées, dont on peut améliorer sa connaissance des détails. Une mythologie qui a eu lieu il y a peu de temps, proche dans le temps. Une proximité des Dieux qui permettent qu’on se glisse dans leurs marques. Loin du Dieu unique inaccessible.

De virage en abruptes, à la recherche d’un coin piquenique à l’ombre et non venté, nous retournons jusqu’à Trashigang, où nous déjeunons, à 14H enfin et très bien, dans un restaurant bhoutanais. Au Dzong, nous admirons des ébénistes qui travaillent sans PAO ni CEAO, tout au ciseau à bois, pour faire des hauts reliefs cubisants. Comment faire des angles et des aplats au ciseau à bois à main levée ? Le Gouverneur, repéré par Tshering, nous accueille dans la grande cour. Gouverneur de la Province. Une huile politique nommée par le gouvernement. Grand sourire, très bon anglais, « De quel pays venez-vous ? La France ? De quelle région ? Le Sud, Ah, je connais Paris, très belle ville, mais les gens ne voulaient pas me parler anglais, au début. Le Bhoutan est un petit pays, mais il a un grand rayonnement. C’est formidable d’être venus avec des enfants, c’est la première fois, foi de gouverneur, que je vois trois enfants jeunes au Bhoutan ainsi avec leur famille… ». Un homme politique. Le même partout dans le monde. Sa présence nous ouvre les portes du premier étage où se déroule une cérémonie particulière et manifestement sérieuse : femmes interdites d’accès, rite inhabituel. Il s’agit de protéger le festival qui démarre dans quelques jours. « On est toujours là au bon moment » Julia. Garance, aidée de Chris, cache sa dent perdue sur la route hier dans un coin secret tout proche de la salle réservée aux hommes. Des millions de petits bonzes passeront par là pour porter ses rêves avant qu’une réincarnation ne la découvre. Une dent de Rimpoche…

Au dîner il s’agit de se débarrasser d’un couple de français. Lui, vieux à moustache, ça va, elle acariâtre arrivée hier du Sikkim, « il y a avait du brouillard après 10H du matin, on n’a pas vu les sommets », déjà pas contente de son guide, pointant sa journée pour l’étalonner sur la nôtre. Beurk. La vie des petits : tarot, vidéos du Bhoutan et révision des meilleures de Sibérie, araignée de couchage (beau spécimen, petit corps trapu mais longues pattes fines velues pour un diamètre supérieur à 10 centimètres, rapide mais écrasée à la tong, « Bien joué Papa »). Pendant que les parents dorment, « on a stérilisé la chambre jusqu’à minuit ». Ça rigolait aussi beaucoup… « Après, vers deux heures du matin, je suis allé aux toilettes. J’étais assis sur mon lit et les filles se sont réveillées ». « Tu parles, avec la lumière allumée et tout… ». Ça rigolait encore beaucoup vers 3 heures du matin… quand Choupie a décidé de mettre un peu d’ordre.

En hausse : la bonne humeur

En baisse : la fatigue due à l’altitude

La phrase du jour : « Vous êtes des réincarnations vivantes » Julia devant les vidéos de Choupie et Garance ou Chris et Félix

 

Bouddhisme

Ici c’est du sérieux. Ça ne rigole pas du tout. Les femmes dehors. Voix mâles qui sonnent le tocsin Chamanique. Tous les instruments de musique au pire de leur sonorité maléfique. Les moines en rang et en tenue. Les huiles sur leurs trônes. En chair, en parole et en esprit, toutes, pas en photo aujourd’hui. Un bonze sacrifié porte un masque et fait tourner autour de sa tête une queue sombre d’animal, à genou sur une peau de bête non identifiée, monstre volant noir à longs bras terminés par des griffes d’ours. Pas grand monde pour sourire. Aucun touriste dans l’antichambre de la mort du loup. Venus d’un autre âge, pour supporter la déité locale dans sa chasse au mauvais esprit. Chris rentre quelques minutes en se faisant petit. La famille reste avec Tshering sur le seuil. C’est la fin. Pour aujourd’hui. Ils reviendront pendant quinze jours, tous les jours, pour être bien sûrs. En petite souris, nous cachons la dent de Garance dans un coin secret.

 

J051 samedi 27 octobre 2012      Trashigang / Samdrup Jongkhar       altitudes 1070/2400/plaine          grand bleu

Dernière journée, grande journée. « J’ai l’impression de ne pas en avoir profité assez, qu’il me manque quelque chose » Garance. « Ils sont peinards quand même ici » Choupie. Le gouverneur nous a ouvert les portes d’une petite école située à moins d’une heure de Trashigang, la Rongthong Primary School. Une école de campagne, avec ses instituteurs respectés et investis d’une mission, ses élèves enthousiastes et respectueux, l’avenir du Bhoutan entre leurs mains. L’école communale de notre Quatrième République normalisatrice pour un pays jeune et heureux qui croit en son avenir mondialisé anglophone. « Alors le gouvernement a pris la décision de faire parler tous les enfants anglais d’ici une ou deux générations ? ». « That won’t take more one generation » le prof d’anglais (les maths et les sciences sont aussi enseignées en anglais, ainsi que toutes les matières les mardi et jeudi). Belle photo du dimanche avec un jour d’avance. « C’est super bien l’école chez eux ». Garance. Et on connaît maintenant le nom du chili with cheese en Bhoutanais : amanadse. A peine plus haut, nouvel arrêt. «  Allez les enfants, c’est notre dernière opportunité de voir un festival. Demain nous quittons le Bhoutan ». Un Festival de campagne, dans un temple tout neuf, bourré de moines tout neufs aussi, dominant l’Université. Dorji rencontre un copain de son village, bavard et très sympa, qui regrette la quiétude et la camaraderie de sa montagne mais est content de ses études de physique fondamentale. Il n’y a pas que des écoles communales au Bhoutan. Et la route continue, avec retard. Vers 13H, alors nous n’avons que peu roulé et que la piste a commencé, arrêt piquenique autour de notre dernier chorten. Garance attache ses drapeaux pleins de rêves. Vue sur une immense vallée ensoleillée en cours de récolte.

Aventure freinEt la piste continue. La route défoncée. La route en construction. La route détruite. La piste arrachée. Les éboulements qui font pont ou soutènement. Les Indiens construisent la route contre de l’électricité livrée par le Bhoutan. Indiens pauvres parmi les pauvres, qui passent en riant vers la soupe dans les bennes des camions sur le chemin de leurs baraquements en bidons aplanis. Pour l’instant, ils détruisent la route au bulldozer et à la dynamite, pour la reconstruire, plus large, à la main. Il est tant de passer ici avant que cela ne devienne trop facile. Pour progresser vers le sud, de vallée en vallée, la route la plus courte, c’est voler de crête en crête. Fantastique route. Pas la plus belle, mais la plus extraordinaire du Bhoutan. A travers les obstacles, une sensation de grignoter les kilomètres à la montagne, de les mériter un par un. Secoués pendant de très longues heures, quelques singes moustachus debout sur des fils nous attendent. Le plus étonnant de cette route, c’est son passage de sommet en sommet, avec des vues sur les vallées des deux côtés du minibus quand nous roulons sur la bande de crête. Garance tient la main de son papa, Choupie reste confiante mais « commence à être fatiguée ». Et ça secoue, jusque dans la grande descente qui doit nous mener jusqu’à Samdrup Jongkhar, ville frontière. Et à force de secouer, ça casse la mécanique. Dorji, inquiet depuis un moment, nous arrête dans un virage dégagé au milieu de la jungle sonore de fin de journée et démonte la roue avant droite au passage des lourds camions indiens. Il essaie d’extraire du disque de frein une pierre, ou un bout de plaquette de frein, qui fait un bruit peu recommandable en grande descente. En vain. Il remonte la roue et nous repartons, le bruit de pire en pire, mais Dorji n’utilisant pas plus le frein moteur que pendant tout le voyage jusqu’ici. Superbe ciel coloré derrière les derniers contreforts de l’Himalaya, lune ronde et nuages dorés. Uniquement le frein à pied, en grande descente, maintenant goudronnée, sauf par endroits traitres, surtout de nuit. Petite tension dans le minibus de nuit. Et nous arrivons, au check point puis à l’hôtel. Le meilleur selon tous les guides, c’est tout dire, pour cet hôtel de jungle tropicale humide et chaude, murs vert tilleul fluo comme vu sur internet et éclairage de secours pour coursive de sous-sol. 175 kilomètres en 7 heures de conduite. 25 Km/h exactement. Une belle performance par les routes qui courent. Merci Dorji, tu as mené la famille à bon port à travers ton beau pays attachant et au long de ses routes dangereuses.

Demain, malheureusement, ce ne seront pas nos amis Tshering et Dorji qui nous accompagnerons à l’aéroport. Ils doivent faire réparer la voiture et rentrer à Paro, à 11 heures de route d’ici en passant par la plaine indienne. Dorji a des clients à récupérer demain soir vers 22H à Paro. Tshering ne recommence que mardi. Un jour de repos. Il faut réveiller Dorji pour des adieux fraternels et des vœux sincères. Pas la même émotion qu’au bord du Lac Baïkal, sauf pour Félix qui se sent proche des guides. Ici, nous sommes au Bhoutan, petit pays très bouddhiste, loin de notre culture. Une émotion forte pourtant, après trois semaines passées ensemble sans un nuage, guidés par Singing Tshering et Family Dorji. Tachi Dele (Bonne chance).

En hausse : la température

En baisse : l’altitude

La phrase du jour : « Pendant un grand voyage dans un pays, il y a toujours une aventure. Au Lac Baïkal, c’était le bateau qui faisait 90° d’un côté, 90° de l’autre, sans gouvernail… tu te souviens ? » Félix à Garance.