Du Baïkal à Vladivostok

La nuit sur le Baïkal : L’étoile du berger trace un trait de lumière brillante sur l’eau sombre calme. Les étoiles se laissent tomber en traits de bonne humeur. La voie lactée éclaire le ciel au dessus de nos têtes. Aucun bruit. Aucune lumière. Nous nous oublions. Aucune trace d’homme dans l’air léger du Baïkal.

Education, la méthode russe : alphabétisation, hygiène, éducation.

 

J016 Samedi 22 septembre 2012   Taïga : installation   GMT+8  grand bleu

Adieux émouvants entre gens qui se sont compris et appréciés. Comme prévu lors du choc de rusticité du départ, nous pleurons en quittant le Grom et son équipe de copains du bord. Sergueï offre sa chapka de l’armée russe à Chris, qui lui tend sa casquette Timberland 100% US qui a déjà fait le tour du monde précédent. Emotions fortes sur le pont et le quai. « Faites un bon voyage de retour jusqu’à Listvianka (il faut ramener le bateau), qu’un bon vent de nord ouest vous pousse » Chris. « Qu’il y ait toujours sept pieds d’eau sous votre quille pendant votre voyage » Sergueï.

Le chauffeur russophone est là, grand échalas souriant pressé comme tous les chauffeurs, accompagné de son UAZ (fameux camion 4X4 russe) flambant neuf et d’Olegue, traducteur patron peu engageant de l’hôtel dans lequel nous atterrirons après chez Yvan le trappeur, notre destination pour les quatre jours qui arrivent. Derniers échanges de regards avec nos amis et départ vers une nouvelle aventure. Garance est moyennement attirée par la perspective de se retrouver sans le moindre confort, au milieu d’une taïga inconnue, inconfortable et bourrée d’ours. L’avenir va montrer que ses prémonitions sont largement au dessous de la réalité. Tour de ville, manifestement pour ravitailler Yvan, qui ne doit jamais voir personne. Les échanges avec le chauffeur affairé strictement russophone sont rudimentaires, mais nous arrivons à comprendre à peu près la logique du bonhomme. Marché de Severobaïkalsk, entre l’Asie, l’Afrique et le petit village de campagne de chez nous. Bilan : pour le chauffeur, que nous avons suivi du coin de l’œil, bof… pour nous, un kilo de framboise, un verre en plastic de fraises de bois, des Nuts pour les cas d’urgence, des sacs de fruits secs en quantité pour survivre 4 jours en autonomie quoi qu’il arrive. Et puis Yvan va bien chasser non ? En prenant des raccourcis ravineux, le chauffeur nous fait visiter back-Sévéro. Arrêt au débit de boissons, contrôlé par l’état ? Pour le défendre, une grille cadenassée, une porte blindée, une porte en solide bois à profusion de verrous . Parfois, la nuit, la soif du Sibérien est trop forte… « On peut apporter de la vodka ou du vin à Yvan ? » « Niet Niet, l’alcool, c’est moi qui l’achète ». « Et pour vous (nous donc), vodka ? Non ! Vinia ? Non ! Beere ? Non ! Même pas tchu tchu ? » Sympa le chauffeur. Pastèque sur un stand de parking en terre battue. Pain à la boulangerie juste à côté. Enfin le départ. Non, nous devons encore passer prendre un passager semi-clandestin. Un grand jeune sportif au look armée ancien régime modernisé, qui descend d’un bâtiment normalisé avec des armes. « Wahou, génial ! » Félix. C’est Sacha, le fils du chauffeur. Rien qui soit de nature à rassurer les filles. « Je vais aller vivre à Monaco. Il n’y a pas de bêtes et il y a des toilettes dans les hôtels ». Garance. Ça part fort. La tension monte alors que nous n’avons pas encore quitté Severobaïkalsk.

Heureusement, il y a la route, un arrêt pour laisser un tribut à un arbre Bouriate fleuri de tissus, le beau temps, les rails du BAM entre montagnes et eau, la taïga et le chauffeur d’autant plus volubile que nous nous éloignons de la « ville ». La réalité de la taïga augmente la tension d’un cran. « En Inde, on ne va que dans des palais » Garance. « En Inde, on va dans les palais, pas chez l’humain. » Félix. Nous quittons la piste principale pour une piste secondaire, de plus en plus défoncée. Pont de troncs, « c’est moi qui l’ai fabriqué » le chauffeur. « J’espère au moins qu’il n’y aura pas d’autres touristes. » Choupie. Nous arrivons. Bien pire que prévu. Une case en bois, pas trop mal placée dans la taïga, entourée d’un capharnaüm innommable : une bania en cours de finition, des planches prévues de longue date pour terminer la construction en vrac devant, une motoneige des années soviétiques qui devrait être réparée un jour, des stocks de bois épars, un tas de détritus au coin du point feu, des lits verticaux dehors à côté de la porte, un capot de motoneige de rechange sur le toit. Voilà pour l’extérieur. L’intérieur enfonce encore la première impression. Il va falloir dormir là-dedans… « 3 jours quand même ! » Félix. «Et où est Yvan ? » « Yvan, c’est moi » le chauffeur ! Yvan chez lui. Il s’active dans tous les sens. Le feu pour la cuisine et l’eau chaude. Il a eu un restaurant dansant pendant 30 ans. C’était fatigant. Faire la cuisine, le « rangement » de la case. Sacha le seconde. Incompétents et cloués sur place, nous sommes au spectacle, balançant entre incrédulité, amusement et stress. « Alors ici, pour manger, il faut qu’on pêche et qu’on chasse ? » Félix. « Demain à la même heure il restera un jour à passer ici. » Garance. La soupe de patates et porc, agrémentée de poivrons, est moldave. Yvan est moldave. Il est allé par la route en Moldavie, voir son frère, à 7.000 kms d’ici. On le comprend ! Le déjeuner est prêt. Il est 16H à peine.

Départ à la chasse de l’après-midi. Taïga, traces d’ours, de cerfs, un oiseau entre pigeon et perdreaux au menu. Le vrai spectacle, ce n’est pas la taïga, c’est Yvan. Son poste de chasse à l’ours en haut d’un arbre avec bouteilles de gaz pour appâts pourris. « J’ai pas envie de me faire manger par un ours » Garance. 500 $ la peau d’ours quand même. La chair, il faut la faire tester au vétérinaire avant de la manger. Lacs. Empreintes. Camp, mot le plus approprié à notre lieu de repos, même si repos soit aussi un mot peu approprié lui aussi. Yvan, infatigable, repart chasser seul, vers 20H, en courant. Dîner fait du reste de soupe de midi, de lard de porc agrémenté de sa couenne, goûteux sous la langue, craquant sous la dent, de saucisson local précédemment reconnu comme très difficile, de bonbons aux matières premières locales et des inévitables poissons séchés. Un peu de pain et de fruits secs pour nous donc. La tension augmente à nouveau à l’approche de l’heure du coucher. Mais une fois de plus, l’énergie et la bonne humeur d’Yvan le Moldave emportent tout. Après un rangement sommaire et une crise de rire nerveux et franc, la fatigue et la chaleur du poêle ont raison de la famille. Lumière de batterie 12 volts éteinte, il fait une chaleur torride à l’intérieur. Nous ouvrons la porte aux ours plusieurs heures avant que la température ne redevienne tenable. Erreur de débutants.

En hausse : Julia, le « point it » (tous les mots en photo), la boussole, le couteau, le vocabulaire russe, les toasts à la vodka ou au vin blanc (à la chasse, la Taïga, la Russie, Nice, la Moldavie)

En baisse : tous sauf Julia, le Baïkal, l’école

La phrase du jour : « Je crois que je vais pouvoir éteindre le portable. Tac. C’est fait. » Choupie

 

J017 Dimanche 23 septembre 2012     Taïga : chez Yvan   GMT+8     grand bleu

Petit déjeuner au gruau, comme dans « une journée d’Ivan Denissovitch », de Soljenitsyne, en plus « riche » (densité de polenta à gros grain, consistance de quinoa) mais goût tout aussi neutre qu’au goulag. « Ça donne de la force pour la marche » Yvan tout sourire. Nous comprenons couramment le russe d’Yvan le mime. « Moi j’étais consciente dès la voiture de là où vous nous ameniez ! » Garance qui résiste. « Tous les jours je vais goûter un truc nouveau et finir ce qu’on m’a servi. » Julia qui s’adapte. « Il faudrait devenir des locaux de quelque part, comme ça on reviendrait ici tous les ans avec des carabines pour chasser ». Félix qui se projette. « Moi, je resterai avec Annie et Haddock (le nouveau chien toulousain)» Garance. « P… là je suis heureux, avec mon pan con tomate. Vraiment heureux » Félix. « Il y a quoi comme phrases du jour aujourd’hui ? » Garance. Nous jetons déchets, bouteilles vides et boites de conserve, sur le tas d’immondices à côté du feu où nous passons notre temps au camp. Les grands espaces ne sont pas propices à la propreté ordonnée de nos surfaces étriquées. Sacha en débardeur accumule en footing les allers-retours de porteur d’eau vers le ruisseau. « Moi, je préfère encore les toilettes d’ici (sèches) à celles de l’aéroport.» Garance.

Plus besoin de dire aux enfants de mettre les chaussures de marche, ils le font naturellement, soit par instinct de conservation, soit pour préserver leur chaussures stylées, peut-être les deux . Matinée à courir la taïga, moitié en UAZ, que rien n’arrête, moitié à pied, ce qui nous dégourdit après la statique du bateau (celle des jambes, pas celle de la coque). Il est plus facile de marcher en rêvant d’un met correct plutôt que de faire une petite promenade de digestion après le repas familial trop copieux du dimanche. Battue infructueuse au dessous des immenses lignes à haute tension des Soviets. Il y a quelques passages difficiles. L’UAZ passe tout. « Machina army » répond Yvan sourire aux lèvres à notre scepticisme trop occidental pour les lieux. Russie, Moldavie, Sibérie, France, Mongolie… il s’en sortirait partout Yvan, il est tellement malin. Nouveau perdreau local. « On va finir par faire un bon festin » Chris. « J’ai hâte de manger cet oiseau » Félix. Mais pas de vrai gibier sérieux dans cette taïga trop proche de Sévéro, trop domestiquée par les hommes, arpentée par les chasseurs trop amateurs que nous sommes. Ecureuils gris, superbes, agiles et amicaux, marrons, plus farouches… on ne tire pas dessus. Yvan a beau être un animal de la taïga, quand son fils Sacha ne répond pas à ses sifflets, pas besoin de parler russe pour lire l’anxiété sur ses traits. Sacha est là, tout va bien. Parfois Yvan s’écarte, les rangs se resserrent. Les deux hommes de la famille ferment la marche. Il y a trop de spectacles pour les suivre tous : la Taïga (qui commence à voir poindre un T majuscule), L’UAZ, Yvan, la vraie attraction, la chasse, les relations père fils Yvan/Sacha, nous. Il est bon de sentir ses sens refonctionner dans le bon sens : l’ouïe surtout, que nous avions oubliée, la vue, la peau pour le sens du vent…

Traces de passage d’ours, parfois très fraiches, histoire de garder un bon niveau d’attention, Empreintes d’élans très nombreuses. Nos espoirs culinaires fous du soir reposent sur un éventuel élan. A ce rythme, on se fait rapidement une idée de la vie de chasseur, faite de disette et de ripailles. Nous sommes dans la Taïga beaucoup plus spectateurs, alors que nous étions acteurs sur le Baïkal. En fin de journée, les femmes restent au camp avec Sacha gardien qui devient troubadour quand son père s’absente. Les hommes partent à l’affut de l’élan dans la fin de journée. Pas d’élan, mais une chouette se fait peur en nous apercevant au dernier moment. Elle ne nous avait pas vus. Déjeuner à 16H00. Dîner à 21H30. La vie dans la Taïga nécessite une certaine souplesse, facilitée par le spectacle d’Yvan au fourneau ou en chef de tablée.

Nous ne sommes pas venus dans la Taïga. Nous sommes venus chez Yvan.

En hausse : tout notre groupe, la vie au grand air, le sens de l’humour, les armes

En baisse : le stock de vodka, l’école (pas celle de la vie, celle de l’Ecole), la pêche, la gastronomie

La phrase du jour : « tu es belle ma chérie Julia avec tes yeux de biche. » « Tu es fou de dire ça chez les chasseurs » Julia tout sourire en coin

 

J018 Lundi 24 septembre 2012     Taïga : thermes de Dourjikit  GMT+8   pluie, vent, nuages, éclaircies

Comme au ski, le plus dur, c’est le troisième jour. Nuit moins torride que la précédente. L’expérience. « Si vous voulez on peut rentrer dormir à l’hôtel ce soir ? » « Ho non, on est bien ici » Julia. « Non, ça va le (Yvan) décevoir. » Choupie. « Encore une aventure » Félix. Unanimité, moins une voix, celle de Garance. Il pleut mais à peine, rien pour ici. Yvan le super G.O. organise un clinic de tir à la carabine. 22 long rifle pour tous. Gros calibre pour Chris. Ambiance garantie par la magie noire des armes, les mélèzes de la Taïga, l’œil de lynx amusé d’Yvan le magicien qui transforme le plomb en or. « Les mélèzes sont les seuls conifères qui perdent leurs feuilles, on a appris ça chez Madame Deraemaker » Garance. La force des gens d’ici, c’est qu’ils font tout avec cœur. Yvan est un vrai grand-père pour les enfants qui ont totalement confiance en lui. Les balles de son fusil d’assaut transpercent le pin de 20 cm de diamètre, sur lequel est clouée la cible, pour se perdre dans la forêt. « Une fois, il y avait un ours qui grattait le tronc d’un arbre, de mon poste j’ai tiré à travers l’arbre et l’ours est tombé ». Grosse impression. Les enfants enfouissent leur douilles au fond de leurs poches et de leurs mémoires. Yvan a un territoire de chasse immense. Il a seul le droit de chasser ici, ainsi qu’à deux autres endroits où il a construit d’autres cabanes en bois, dont une donnée à Sacha. Yvan suit le gibier au grès des saisons. Chacune de ses activités est un spectacle. Pas une minute de bonne humeur n’est perdue au coin de son sourire auquel il manque les dents des côtés. Il tient du lynx, de l’oiseau de proie, du trappeur ancestral. Irina avait bien décrit cette expérience. Vie dans la Taïga chez Yvan le trappeur.

Suite de la journée à monter une cascade difficile sous la neige fondue qui tombe du ciel gris, escortés par Yvan, comme toujours accompagné de son fusil d’assaut, suivi des mornes termes de Dourjikit toutes proches. Russes toujours aussi cordiaux, sauf le blond de l’entrée, quand même sympa à la sortie. Une grosse femme très imposante à dent unique en maillot de bain sac renforcé d’un soutien gorge nous tient une conversation intéressante sur la minceur de Choupie après trois grossesses. Un Russe très docte nous parle encore 5 minutes après avoir appris que nous ne parlions pas du tout russe. Tout de même nous comprenons : «  il ne faut pas rester trop longtemps dans l’eau. Il faut sortir et attendre de se laisser reposer pour baisser notre température. Il faut prendre son temps, pas se presser comme vous le faites. Il faut revenir l’hiver, avec de la neige partout c’est magnifique.» Il est 16H, pas de petit dej, pas de déjeuner, quelques patates au dîner hier soir, tous sur les rotules. Nous sortons épuisés pour aller au hot spot du lieu, le Kafe, sorte de living room anglais dont on aurait enlevé le sofa et la table basse pour y caser trois tables en formica et arraché la moquette pour imposer le lino moucheté local maintenant bien intégré dans nos repères décoratifs. Nous jouons serré et sûr avec du riz blanc, des macaronis à l’eau, du coca, des chips et des Mentos. Les cinq jeunes Russes de la table d’à côté sont plus sérieux avec leurs poissons séchés et boulettes dont ni le deuxième flacon de vodka après apéro à la bière, ni la bouteille perso de whisky posée sur la table, n’altèrent ou n’accélèrent le rythme de leur conversation placide.

Cela représente un tel effort d’être chez Yvan que, une fois « sortis », l’idée d’y retourner nous semble, de notre Kafe douillet, presque insurmontable. Pourtant dès le retour dans l’UAZ, la magie du torrent d’énergie et de bonne humeur Yvan emporte tout. Les doutes ne disparaissent pas, ils sont ensevelis. Le cadre est très virile, mais plus que correcte. Les filles, chacune dans leur style, résistent en gardant sourire et sens de l’humour, portées par leur goût de l’aventure. « L’hôtel ne va pas faire de mal, je sors de chez Yvan et j’ai l’air d’un clochard » Félix. Volodia, un ami d’Yvan qui nous ramènera demain pour cause de contretemps, est venu passer la nuit sur place. Yvan, qui trépigne de ne pas encore être allé chasser aujourd’hui, en profite pour organiser une petite expédition hors cadre de fin de journée avec son pote Vova. L’hiver, il leur est arrivé d’y aller par -58°C. Pour faire démarrer l’UAZ et décongeler le moteur, ils ont fait du feu sous les ponts et le moteur. Un autre monde.

Tout le monde dort dans une chaleur du poêle maîtrisée, à part Choupie qui a son thermostat déréglé (rien entre « j’étouffe, je n’en peux plus » et « il fait glacial »).

En hausse : le rire, le tir à balle et à cartouche, l’exercice physique, le feu, le poêle

En chute : le carnet d’anglais, les tongs

La phrase du jour : « la Taïga ici, c’est chez moi ». Yvan

 

J019 Mardi 25 septembre 2012     Retour à Severobaïkalsk    GMT+8     beau temps (pluie en partant)

Nous nous réveillons tous à 6H00 pour dire au revoir à Yvan partant assumer ses responsabilités de sécurité pour les tunnels du BAM, son métier officiel un jour sur quatre, avant son second métier, soudeur volant, avec son pote Vova, « ça ça rapporte bien » et auquel il accorde le juste temps pour être totalement disponible pour la Taïga pendant que Roxana sa femme et Macha sa fille restent au piano et à la danse à Severo.

Deuxième réveil tardif (9H30). Au petit déj, poêlée de porc et pommes de terre. « Je ne me suis réveillée qu’une seule fois cette nuit. On s’adapte bien au final. Il n’y a que pour la bouffe qu’on ne sait pas trop quoi faire… » Julia. Très peu de temps après : « ils refont la bouffe ? Tu me diras, on n’est pas mal ici » Choupie. Nous sommes sur le départ. En l’absence d’Yvan, la liberté de chacun augmente de plusieurs degrés. Vova nous a fait un court bouillon de poisson du Baïkal. Il en a pêché un de 22 kilos, tout au nord, là où nous n’avons pas eu le temps d’aller avec le Grom. Comme le poisson résistait trop, ils l’ont achevé d’un coup de carabine. Ici on est chasseur avant d’être pêcheur. Sacha et Chris plaisantent en imaginant un pantagruélique repas dans la Taïga préparé par Yvan et Gilbert. Sacs, rangement (Yvan ne va pas retrouver ses affaires la prochaine fois), départ. Moins d’émotion que pour le Grom, mais une sacrée aventure à mettre dans notre musette.

Retour animé par les enfants qui donnent tous leurs trucs « anti-parents » de Bruxelles. Bungalow au Golden Fish hotel, bien comme annoncé par LonelyPlanet, Tripadvisor et Irina. Propreté russe, eau chaude à volonté, chambres, lits, 3 toilettes, 4 télévisions. Un monde perdu quelques jours. Olegue, le tôlier martial sympa, parle l’anglais rudimentaire du combat commercial. Sa femme, chevelure spectaculaire blond cendré jusqu’aux anches, mimiques de soap opera US, révérence de Cour du Tsar et jolies petites mules d’intérieur à nœud bicolore noir et blanc nous offre gentiment des pommes Sibérienne au sirop maison et s’occupe de la lessive. Elle a aussi pris en main la décoration des lieux. Pour nous, c’est ambiance Caraïbe. Seule faiblesse du lieu, pas d’internet en wi-fi. Mais est-ce une faiblesse ? Mini-market ouvert 24X24, l’Asie est toute proche, vue sur le Baïkal avec maisons à plusieurs millions de $ US si elles étaient à Miami, pâtes au sous Ketchup, coups de téléphone à la famille. Relâchement post-tension en forme de zapping des chaînes russes. Dans une sorte de Colenta local se pavanent un brun en doudoune orange fluo négligemment ouverte sur son torse poilu et bronzé du plus bel effet et une belle blonde décolorée, mise en valeur par une paire de lunettes miroir type RayBan aviateur sur un bout de nez au dessus de lèvres tous refaits ; on dirait une paire de seins Wonderbra surmontée d’une pub pour film porno bas de gamme. Sur les autres chaînes, séries en série, toutes russifiées, dont les enfants récitent instantanément les titres en français et en anglais courant. Nous nous arrêtons sur la seule option possible, Madagascar2 en VO russe. On comprend Yvan. On se croirait un instant rentré à la maison…

En hausse : la douche

En baisse : la tension, l’énergie

La phrase du jour : « un peu de propreté, ça ne fait pas de mal » Choupie (passant le balai dans la case d’Yvan)

 

J020 Mercredi 26 septembre 2012    Baïkalskoïe et son école    GMT+8    très beau temps

Moscou, plus loin Novossibirsk, encore plus loin Irkoutsk. De là, remonter le Lac Baïkal en bateau et atterrir à Severobaïkalsk. Depuis chez nous, très loin. Au jour le jour sur les rails ou le bateau, pas si loin. Depuis Severobaïkalsk, on peut encore s’enfoncer dans la Sibérie en allant passer la journée à Baïkailskoïe, petit village de pêcheurs où nous avons prévu d’aller passer la journée à l’école. Grosse résistance coordonnées des enfants. « Pas question  d’aller passer une journée dans une école alors que j’ai été malheureux toute ma vie aux Eglantiers !» Félix (qui ne recule pas devant pareille une énormité de mauvaise foi). « Je ne vois pas ce qu’on va faire là-bas… on peut largement rester ici sans vous toute la journée » Julia. « Comment on va faire, on ne sait pas parler russe du tout et eux ils ne parlent pas français ? » Garance. Petite tension réglée par un définitif « vous allez souffrir une demi-journée, ce sera une des pires du tour du monde et voilà. » Chris.

Route avec vues sur le Baïkal bleu, « Lacus Notrum ». Chevaux sur la route. Arrêt devant l’école, stress des enfants, pour récupérer Anna, la fille de Tatiana, 15 ans, qui nous sert de guide interprète, son futur métier, autour du cap qui surplombe Lac et village. Dernière opportunité de s’emplir de la magique sérénité naturelle du Baïkal. Les amis du Grom doivent maintenant être rentrés contents à Irkoutsk et déjà prêts à repartir en mer. Lumière pour Leica. Tribut opportun de Garance au Baïkal dans lequel elle lance une de ses dernières dents de lait. « J’aime la vie ici pour la nature, mais pas les gens » Anna, jeune personnage d’un jour, mais vraie âme russe toute de réserve, de volonté et d’acceptation. Interprète ? Pourquoi ? Le russe est l’anglais de cette zone immense qui va de la Roumanie à la Chine en passant par la Finlande et le Pacifique. Petit cimetière dont les tables, chaises et petits bancs révèlent une vie avec les morts bien différente de celle de notre société qui en a peur et presque honte. Baïkalskoïe, capitale mondiale des side-cars, type Tintin des premiers albums, autant pour les machines que pour les phénomènes au guidon. Jeunesse désœuvrée attaquée par l’alcool qui tourne en rond minuscules. Plus qu’il n’en faut à Félix et Chris, pour se faire larguer par les filles disparues. Perdus dans Baïkalskoïe ! Opportunité de voire de nouveaux side-cars et de pratiquer le russe : « Tatiana Taxi ? » « Taxi Tatiana ? » « Tatiana, Anna, Taxi ». Après quelques tentatives infructueuses, une babouchka en russe : « Vous êtes français ? Vous voulez retourner à Severobaïkalsk en taxi ? Ce n’est pas ici… j’appelle Tatiana.» Mamy nous prend en charge et nous fait visiter son jardin : serre pour les plants de tomates en fruit, champ de patates, potager avec carottes, betteraves… poulets, eau du Baïkal aspirée par tuyau, side-car, soleil, parabole « satelite, internet », parterre de fleurs. Tout confort. On est bien ici non ? Très bon déjeuner à base de poisson d’eau douce, chez grand-mère Gertruda, prof de bio à Alma Ata, Khazacstan, à la retraite au bord de son Lac natal avec petit intérieur douillet parfaitement tenu. Tout un contraste entre une éducation éclairée par la clarté du regard et le maintient souple de Gertruda et une Sibérie encore proche de l’état des pionniers. Gertruda, Tatiana, Anna, une affaire de femmes, comme souvent ici. Le père est ingénieur.

Reste le gros morceau. L’école. Petite école de village qui mène les enfants de 7 ans à l’université. Les filles sont en tenues et coiffures de gala, les garçons restent en périphérie. Nina et XXX nous accueillent. Rapide présentation mutuelle un peu rigide. Pour casser la glace, nous sortons la carte du monde : c’est à Bruxelles que nous habitons, voilà comment nous sommes venus jusque chez vous. « Pourquoi venir visiter notre petite école, il y en de beaucoup plus grandes à Severobaïkalsk ? » Nina. Nous partons à la découverte de ce petit monde. Salles de biologie, d’histoire, de russe, murs couverts de diagrammes, de lettres, tableau de Mendeleïev … « en fait c’est comme chez nous » Félix. « Oui, mais chez nous il n’y a pas de laboratoire de langue avec des casques » Garance. Les filles se pressent autour de nous, les garçons se rapprochent. Dehors il y a deux ateliers. Le potager, productif surtout l’été, où les petits travaillent une semaine et les grands, deux, pendant les vacances d’été (25 mai – 1er septembre). Pour les garçons, deuxième atelier, à l’intérieur menuiserie, à l’extérieur réfection de la barrière en bois de l’école. Début des photos, ce qui lance complètement la fête. Tout le monde veut être sur les photos. Toutes les filles, toutes jolies, veulent une photo avec Félix. « Votre fils est très beau » Anna. Félix s’exécute avec le sourire. Torrent de photos, défilé de mode locale, les mannequins d’ici, plein d’enthousiasme naïf et sain enterrent de loin ceux des magazines people de « chez nous ». Les enfants russes et français se tiennent par l’épaule ou par la main, échanges de quelques mots anglais, de regards surtout. Tourbillon de rires et d’énergie juvéniles. Magnifique. De retour en classe, nouvelles photos, livre de passage, échange d’adresses, émotions partagées. « Nous nous sentons vraiment proches de vous, notre système scolaire et nos écoles sont très proches de la vôtre » Choupie. Deux heures ensemble, c’est trop peu. Julia rigole bras-dessus bras-dessous avec Anna et deux jeunes filles dont une à grande natte brune et l’autre à yeux bleu clair et peau de porcelaine. Garance tient la main d’une timide première de la classe au look Hermès local qui la serre dans ses bras. Félix est sous le feu continu des jeunes filles qui se succèdent à son côté pour une photo souvenir. Un grand merci pour cet accueil amical, cher Directeur bouriate, chère Nina et collègue qui demande quel métier nous faisons pour pouvoir partir un an sans travailler, chers enfants chéris... Pas le temps d’aider les garçons à sortir la barrière découpée à l’atelier ni de jouer au foot avec eux. Dommage. Nous reviendrons. Nous enverrons toutes les photos et le livre de bord. Encore une journée d’école pas comme les autres.

Tatiana parle tout le trajet retour avec sa sœur, venue passer quelques jours. Ici on n’a pas de temps à perdre. Elles parleront encore en rentrant à Baïkalskoïe. Grosse rigolade dans le lit en regardant les vidéos de Star Choupie sur le bateau, Star Choupie chez Yvan…

En hausse : les enfants du monde, les rires, les surnoms pour Garance, Coccinelle (Cox), pour Julia, Fraise.

En baisse : la guerre froide

La phrase du jour : « J’aurais dû faire un cadeau à la petite fille qui me tenait la main à l’école, je regrette » Garance. « quand on sera rentré, je vais leur envoyer un ballon de rugby » Félix.

 

 J021 Jeudi 27 septembre 2012      BAM jour 1    GMT+8    temps maussade

Troisième douche en trois jours, impression étrange de se laver propre. Nous essayons de prendre le l’avance pour le BAM (Baïkal-Amour-Magistral, le Transsibérien du nord). En quittant le Baïkal nous quittons la Russie et les Sibériens que nous avons découverts et à laquelle nous nous sommes attachés. Train à 12H55. La bonne nouvelle c’est que notre taxi sera Yvan, qui a appelé Olegue pour assurer lui-même le transfert. Joie familiale et joie d’Yvan. Yvan, magnifique, bien rasé dans son uniforme bleu de la sécurité du BAM (tunnels et ponts), c’est notre escorte. « Bien tous les sacs dans l’UAZ ? Rien oublié dans les chambres ? papiers ? billets ? » Olegue a conseillé à Yvan d’apprendre l’anglais. Pourquoi faire ? Avec Yvan tout le monde comprend le russe et puis, il n’a pas le temps Yvan, il est débordé. Il faut voir avec quel œil il protège Choupie pendant nos courses près-train et la prémunit de toute escroquerie intempestive des marchandes tout en surveillant l’heure du train, les enfants, le quai de la gare, notre installation dans le BAM, facilite par un de ses agents de la sécurité. Merci Yvan. Adieux du fond du cœur sur le quai de la gare de Severobaïkalsk. Yvan va rester dans nos cœurs. Yvan aussi comprend notre français mimé et un voile passe dans tous les regards. Et voilà notre ange gardien rieur déjà parti surveiller ses tunnels. Si notre russe est au point, il sera au quatrième tunnel, nous penserons à lui et à beaucoup d’autres tunnels aussi.

Le Transsibérien c’est le bras rallongé de Moscou. Le BAM, c’est le fond de la Sibérie : trains de récupération ; passagers hors de tout ; wagons dont la patine usagée a depuis longtemps basculé vers la saleté en se rapprochant du sordide sans vraiment l’atteindre (si on a le moral et qu’on est en groupe); gares Goulaguesques. Un tunnel de 15 kms (21 minutes chrono), « le plus long du pays » et un monument à gloire travailleurs du BAM au point de raccordement des voies parties de l’est et de l’ouest tiennent lieu de spectacle. Nous devinons sans les imaginer vraiment au milieu des nuages les « paysages splendides et spectaculaires du BAM ». Contre les éléments, nous ne pouvons rien.

Soirée animée d’éclats de rire à la révision des vidéos Bateau et Yvan. Drôle de nuit pour Chris, seul occupant du compartiment « d’à côté » bien ventilé par ses multiples courants d’air aux dissonances métalliques froides.

 

En hausse : les Bouriates à casquettes rondes de cuir noir, le coca-cola

En baisse : la propreté, la collection de magnet tdm (pas de touristes et pas de magnets à Severobaïkalsk)

La phrase du jour : « Tu crois qu’il y a des gens qui habitent ici ? Quelle horreur ! » Julia

 

J022 vendredi 28 septembre 2012     BAM jour 2      GMT+9      beau temps

Journée lente qui l’étire en langueurs de kilomètres parcourus au ralenti. « Ha c’est atroce ! Au secours » Julia qui écoute son CD de néerlandais. Changement de train à Tinda. Un jeune gars sympa descend à Tinda. Il est né ici et revient pour la première fois du Kazakhstan depuis 20 ans. Il est ému, forcément. « Bonne chance ! » Sourires échangés. Dans cet échange aux enfers du BAM, notre compartiment a perdu le mètre carré qui compte, pour deux jours. Le soir, panique d’angoisse sur le perron blême d’une gare anonyme du BAM. Lumière blafarde de faible réverbère sur brume épaisse. Froid humide. Deux Algécos en guise de centre commercial, dont un fermé, destiné à la vente de téléphones mobiles et l’autre squatté par une bande d’Ouzbéques ou de Khazakhes. Et si le train part maintenant ? Ici, on n’est pas à Novossibirsk…

« On est dans des trains pourris depuis 2 jours et on va manger de la m… pendant encore deux jours. On comprend que tout le monde en ai marre ! Quand on arrive à Vladivostok, on se fait un méga gueuleton ! » Félix. « Dire que nous comptions sur le BAM pour nous reposer... » Chris. « Chez Yvan je pensais qu’on avait touché le fond… et bien non… » Choupie. « Ici, c’est moins au fond que chez Yvan » Garance, qui apprécie les draps propres délivrés dans des pochettes plastic par notre provonidtsi homme. « La soupe déshydratée, beef ou chicken ? on va manger ça pendant 48 heures » Choupie. « J’ai connu bien pire pendant mes voyages en Asie » Choupie. « Vladivostok, c’est la Terre Promise » Choupie. « C’est un des autres inconvénients des petits espaces » Félix compatissant en regardant Garance se faire consoler par sa maman.


En hausse :
les soupes de nouilles chinoises lyophilisées (seule nourriture disponible dans le train), le tarot, l’école

En baisse : l’attrait de la Taïga par la fenêtre du BAM

La phrase du jour : « Si on n’est pas au fond là, je ne vois pas où c’est le fond ! » Félix. « Au Goulag ! » Garance.

 

  J023 samedi 29 septembre 2012    BAM jour 2     GMT+10    grand beau

Le jour c’est long. La nuit, c’est dur. Très dur. Bruits incessants de portes. Importuns qui essaient d’entrer dans le compartiment, plus par brume d’alcool que par cupidité. Lits trop courts. Matelas trop durs. Draps propres toutefois même si moins longs que les matelas. Arrêts de deux minutes. Annonces de haut-parleurs entendus dans tous les films sur les horreurs de la guerre et des déportations. Arrêts pour rien, au milieu de rien, pour permettre un croisement titanesque sur cette ligne à voie unique qui sert plus aux marchandises qu’aux hommes. Effluves de poêle à charbon qui s’étouffe. Cette nuit, c’est Choupie qui dort « à côté » dans un compartiment de femmes. A 2 heures du matin, changement de programme. Les femmes descendent, un gros homme les remplace. Choupie et Chris échangent leurs places. Le bonhomme est placide, pas de problème de sécurité. En revanche, impossible de dormir sans masque avec une telle odeur de pieds. Au réveil, le bonhomme a disparu. Le problème, c’est la nuit.

Mornes gares ; eau omniprésente de rivière à flaque en passant par marécage ou lac ; étendues de Taïga immenses, parfois incendiées, clairsemées de bâtiments arithmétiques oscillant entre le pauvre entretenu et la ruine de mauvaise construction. Confort sibérien standard-bas, en bout de ligne de BAM, sur la jonction Tinda (Terminus de Moscou) et Komsomolsk (intersection de la ligne Vladivostok-Sakhaline, toutes deux stratégiques). L’omnibus Dax-Mont de Marsan sur la distance Bruxelles-Madrid, dans un TER trop ancien pour être bien tenu, c’est long. Très long. « On en est à notre combientième jour de train ? » Garance. Le train est à égale distance de l’avion, dont on ne sent rien et de la voiture, avec laquelle on vit au cœur des gens. Le train c’est une fenêtre qui passe et avec laquelle on voit « de dehors ». Et de paysages grandioses, en ce début d’automne radieux tout au moins, point. Pour agrémenter le voyage, nous échangeons. Concernant les techniques de défécation mises au point par chacun pour affronter les toilettes BAMesques. Félix est le plus sophistiqué d’entre nous, avec entourage à 100% de la lunette de papier hygiénique : « moi, quand je c… je c… bien ». Concernant les rêves de repas gastronomiques : « une bonne viande rouge…» Julia. « Avec des frites…» Garance. « Un bon plat de pâtes italien aux fruits de mer…» Choupie. « Un bon pot au feu…» Chris. Mais sur notre vrai menu figurent des sortes d’éponges grasses, beignets plus ou moins fourrés, toujours avec des choses indéfinissables. A la carte ce soir, le chef propose « gras à la viande », « gras à la patate «  spécialité locale (sur 9.000 kms tout de même), « gras au poisson », « gras à rien », « gras à je sais pas quoi ». Certains gras, plus sournois que les autres, ont adopté la technique Mac Donald’s : presque attirant malgré l’odeur et la forme, rapidement regrettés à peine ingurgités. Nous rions beaucoup… dernière liberté de nos 4 mètres carrés. Pendant la partie de tarot, un assimilé russe bien éméché peu tatoué nous propose un poker familial, que nous nous refusons cordialement.

Nouvelle nuit dans le BAM. Nous profitons du peu d’attrait de la ligne pour innover : un compartiment filles, un compartiment garçons. Nuit simple jusqu’à l’apparition d’un intrus russe chez les garçons. Le gars est discret et sympa. Réveil programmé à 6H00 pour un dernier changement à Komsomolsk Na (sur) Amour.

En hausse : une certaine forme de lassitude, l’humour, le tarot

En baisse : l’intérêt pour l’infinie Taïga

La phrase du jour : «Dans quatre heures, il y a un arrêt de 30 minutes » Choupie qui nous encourage.

 

J024 dimanche 30 septembre 2012     BAM jour 3         GMT+10       grand beau

« Je crois que je commence à en avoir marre du train » Julia. « Plus que 24 heures dans le train » Chris. « Allez les gars, c’est bientôt fini » Julia. « Dire que nous comptions sur le BAM pour nous reposer un peu… » Choupie. Grosse rigolade en arrivant à 6H00 du matin à Komsomolsk Na Amour. Nous n’aurions jamais cru être aussi contents d’arriver dans cette ville, cauchemar, entre autres trous paumés jamais envisagés vraiment, des cartes de « prépa » du genre « Le Transport en URSS ». Une horreur. Nous y sommes. Il pleut. Gare standard, d’ici. Pluie froide. Jour pas encore levé. Même pas le temps prendre un taxi pour faire un tour de la ville, car il nous manque un traducteur Turc. Et nous sommes heureux. Heureux, parce qu’à partir de maintenant, c’est tout droit. Sans changement. Toujours vers le sud. Pendant à peine plus de 24 heures avant la libération à Vladivostok. Que de la descente et la ligne d’arrivée en bas, après tous les cols de 5ème catégorie du Tour de France derrière nous. De la Résistance à la roue libre… Et dans notre nouveau train, un restaurant, un vrai, ouvert et qui fait de la cuisine. Russe, certes, mais de la cuisine. Pas des soupes lyophilisées. Saumon sibérien, halibut (Flétan), porc, calmars, riz… pas un rêve, une délivrance. En pleine descente. Félix est malgré tout dépité par ses calmars, il s’attendait à des calmars à la romaine « italiens », pas à des filaments blancs mollasses dans de l’oignon blanchi à l’huile grasse. Descente vers la civilisation. Insensiblement, augmentation des constructions en dur et de la densité de population. Nouvelle délivrance à Khabarovsk. Accrochage de notre sous ligne avec celle de Vladivostok-Sakhaline soutenue par tous les plans maritimes russes depuis l’Empereur.

Attention, information fondamentale pour ceux qui désireraient, malgré tout ce qui précède, effectuer ce magnifique et inoubliable, mythique voyage :

Le train s’arrête 1 heure à Khabarovsk. Plus qu’il n’en faut pour aller, en sortant à gauche de la gare, au petit supermarché qui se trouve dans le bâtiment qui semblerait abriter un mini-centre commercial. Un vrai « Bon Marché Traiteur » local. Dîner inespéré fait d’œufs de saumon excellents, poisson fumé gras extraordinaire, saumon fumé de bonne qualité, petites brochettes de poulet pané délice des enfants. Garance et Félix arrosent tout cela d’une… petite soupe lyophilisée. Ambiance au beau fixe pendant le traditionnel tarot. Après avoir essayé de dormir, nous arriverons demain matin à Vladivostok. 10.000 kilomètres en train. En plus Dimitri, le coturne métallurgiste fabricant de rails de chemin de fer de Chris, est très civilisympa.

En hausse : le moral

En baisse : les kilomètres qui restent à parcourir

La phrase du jour : « je commence à en avoir marre de leurs beignets ! » Choupie

 

 J025 lundi 01 octobre 2012       BAM jour 4 et Vladivostok      GMT+10    grand beau

Dernière nuit dans le BAM. RAS. Si proches du but et ventre plein, nous sommes remplis d’optimisme. Nous apercevons même des gens dehors et des maisons en dur partout. Première vision du Pacifique vers 8H00. 10H. Arrivés à Vladivostok. Victoire. Euphorie générale sur le quai. Quai de gare d’un côté, de port de l’autre. Grand ciel bleu. Pont entre Golden Gate et Calatrava à Séville, énergie trépidante qui rappelle New York ou San Francisco, en petit, mais en plein boom. « Il y a des UAZ ici » Julia. Premier contact prometteur.

Le taxi nous emmène à notre premier choix d’hôtel, presque de premier choix. Surtout ses deux jeunes ambassadrices, l’une corneille à yeux bruns, l’autre, asiatique à grands yeux bleus. Elles tortillent dans les escaliers en tenues comme dans les magazines, avec des talons plus hauts. Le charme du live en plus. Ne parlant pas un mot d’anglais, elles sont pros de Google translator. Le plus difficile, c’est notre réponse en anglais, (pourquoi en anglais et pas en français ?) sur le clavier cyrillique. Nous arrivons tout de même à valider l’hôtel Primorye comme notre cible suivante grâce à Tripadvisor, qui est d’accord sur le point avec Lonelyplanet. Très long moment au desk du Primorye qui ne dispose pas de 2 chambres pour 4 nuits… Tatiania et Maria se relayent, gentiment comme tout le monde en Russie, pour nous trouver un hôtel. Premier Indien du voyage croisé dans le hall. Hyundaï ? Plein. Vladivostok ? En réfection. Machin ? Plein. Bidule ? Nous avons du mal à suivre Maria qui fait le tour de la ville en russe au téléphone, pour nous. Plein. Et le plus cher de la ville, le Versailles ? OK, ils peuvent… va pour le Versailles, le taxi commençait à s’énerver, mais voyant l’intérêt de Félix pour son briquet dans deux balles de fusil d’assaut, il le lui donne. Nous faisons une nouvelle fois le tour agréable du même grand pâté de maison avec vues. Versailles. Son hall Rococo Louis XVI pur 1900 Art Déco. Sa poupée russe qui fait la tête comme elle a vu sur FashionTV. Ses chambres à grand volume à refaire depuis trop longtemps déjà. Le very bad deal pour un américain que la seule absence de climatisation suffit à repousser. Une ambiance surannée d’hôtel pour voyageurs anglais d’un temps qui n’existe plus. Très peu de clients donc. Exactement ce que nous aimons. Peut-être aspirer un peu mieux la moquette rouge ? Rien de grave.

Première vérification tout de même : la connexion internet. Où est l’ordinateur, le vaillant Vaio ? Pas dans le sac de Chris ? Dans celui de Félix ? Non… la tension monte. Il n’est nulle part, resté dans le train. Paumé dans le BAM. Les enfants prenez vos douches, les parent foncent à la gare au cas où. Téléphone depuis le desk de l’hôtel, pas de taxi. En courant, jusqu’à la gare, ce n’est pas loin, c’est facile à trouver… surtout dans une ville russe, dans laquelle nous faisons des ronds dans l’eau depuis deux heures, avec l’ordi paumé dans le train. Dans ces cas là, chacun son style. Choupie part à fond avec le principal pour arriver à la gare avant que le train ne reparte, vers où ? Chris trottine en pensant : ça va être loin, nous allons nous tromper, essayer le minimum, nous allons faire des détours, pas courir trop vite on n’arrivera pas à la gare à ce rythme, quelles priorités en arrivant sur place, le principal est de ne pas se faire écraser en route, comment faire pour racheter un nouveau PC à quelques centaines d’euros à Vladivostok ? Une grande rue qui descend. Intraversable. Recul. Un passage souterrain. Des questions à la volée. Demander à des jeunes. Une esplanade immense. Le port. Des rails. Des passerelles. Des escaliers encore. La fatigue qui monte, autant à cause du stress qu’à cause de la course. La gare enfin. Notre quai. Plus de train. Un autre train. Le même ou un pareil ? Ils sont tous pareils. Sales, gris à bande rouges avec des numéros peints en blanc sur les wagons. Les intérieurs diffèrent. Le seul qui reste sur les quais a le même intérieur que le nôtre. Wagon 7. Choupie d’un côté, qui essaie de se faire ouvrir un wagon par une préposée à l’intérieur qui fait mine de ne rien entendre. Chris de l’autre côté pour chercher le wagon 7. Pas de wagon 7. Choupie insiste auprès de la technicienne d’entretien. Chris fonce au bureau d’information. Fille sympa. Anglais très scolaire. Suffisant pour se faire comprendre par gestes démonstratifs, débit rapide et dessins à l’appui. Compris. Le billet ? Il fait partie du principal de Choupie. Bravo. Elle part « derrière » (devenir invisible, le refuge de l’administration). Elle revient plus vite qu’un préposé de chez nous, sourire en plus. Le train n’est plus ici, il est au dépôt. Vous pouvez y aller. Choupie est déjà partie en courant. Chris : mettre tout en russe sur papier en détail avec adresse du dépôt, marque du PC, N° du train, du wagon, explication de notre problème... « La ligne de bus c’est… » « Spasiba, sapsiba, taxi taxi ». Taxi. Embouteillages. Faubourgs. Dépôt. Choupie et Chris concentrés sur l’objectif. Pas d’énervement, mais gros stress. Le plus pénible c’est réécrire le JDB des derniers jours. Tout le reste on a les sauvegardes. Pour le prix du PC, on peut en racheter un. Mais temps perdu, versions locales des logiciels… nous avons d’autres trucs à faire. Choupie est certaine de retrouver le PC si nous retrouvons le train. Chris préfère penser qu’on ne retrouvera pas le PC en faisant tout pour. A chacun sa façon de se protéger et d’espérer. Papier de la fille de la gare montré une fois. Là-bas. Courir. Pas se faire écraser par un train, il y en a partout. Deux fois. Là-bas. C’est là. Des filles qui nettoient le train nous aident avec le sourire. C’est ce train. D’autres. Non, pas notre train, celui-là derrière. Tout en russe bien entendu. Un contremaître (il ne porte pas la tenue règlementaire) : papier de la fille. Il téléphone. On lui répond. Il nous dirige. C’est ce train-là. C’est sûr. Nous courons. Wagon 7. Sourire étonné de nos Provonidtsis, la grande brune mignonne avec ses yeux bleus et sa peau abîmée, le petite blonde boulote marrante. Une équipe de jeunes. Papier. Nous montons. Chris : wagon vide, « équipées » vides, pas de Vaio. Choupie : grimpe sur les banquettes, soulève les couettes enroulées au dessus du couloir du wagon et attrape l’ordinateur. « J’étais certaine qu’il était là ! » Choupie. Tête de Chris ! Il n’en revient pas… « p…elle en était certaine ! » Photos avec nos Provonidtsis, tout sourire et presqu’aussi contentes que nous, sur les marches de Leur Wagon au soleil de Vladivostok. Qui a dit qu’elles ne sont pas sympas les Provonidtsis ? Sur le chemin du retour, à peine quelques échanges sur la validité des procédures de départ et pourquoi nous avons « oublié » le Vaio. Nous allons bientôt être référencés « experts » Transsib-BAM par Lonelyplanet. Coup de téléphone aux enfants. « On l’a ! »

Décompression à Vlad. Temps radieux. Les enfants ne décollent pas de la chambre : douches, bains, école, télé, internet… Pour les parents, petite marche jusqu’au port de plaisance. En ce bout du monde, on ressent fortement que personne n’est assez « d’ici » pour rejeter l’autre. Il fait bon vivre dans cette rue piétonne pleine de vie. Excellent stop au 5 O’clock Tea, chez Barry, notre nouvelle ami anglais de Vlad, arrivé pour 6 mois et resté depuis 15 ans avec sa femme russo-asiatique, qui nous passe ses bons plans. Si loin de chez nous, un anglais devient un proche… Passage au magasin d’informatique. Les claviers sont en cyrillique et les versions de Windows en russe non compatibles français-anglais…

Dîner de supermarché en chambre pour les enfants. Sushis de pays trop neuf, au carrefour du Primorye, pour les grands. Il manque mille ans de réflexion au coin d’un fourneau de grand-mère à ce peuple de conquérants.

En hausse : la course à pied, Vladivostok, skype et les contacts avec la famille

En baisse : le tactactac tactactac du train, l’odeur de renfermé

La phrase du jour : « j’étais sûre que si on retrouvait le train, on retrouverait le Vaio, vu là où il était… » Choupie