JDB - Le Transsibérien, le vrai

Le parcours "classique" relie Moscou à Vladivostok, en sept jours et autant de nuits. On ne sort jamais du train, sauf sur le quai pour se dégourdir les jambes. Arrêt maximum, 22 minutes. Arrêt minimum, 2 minutes. Précision d’horloger suisse.

Les secondes, où nous logeons, sont parfaites. Quatre couchettes, des millions de gens transportés, des milliards de kilomètres parcourus, une ambiance cabine de bateau bien amariné que nous connaissons bien, où tout est logique et qui nous va bien.

Il faut visiter tout le train. L'ambiance décatie du wagon restaurant où la soubrette en minijupe se fait draguer en rigolant par deux gaillards. Les premières, où la concentration en touristes augmente. Les troisièmes, tout à fait à l'arrière, qui rappellent les cales de bateau du temps de la Royale à voile : pas de séparation dans le wagon, concentration humaine, temps qui n'est pas à la même heure pour tout le monde, à toute heure, on dort, mange, lit, dort, parle, rêve, boit, dort…

Le train a son rythme propre. Le Transsib, lui, avance tellement lentement qu’on a souvent l’impression qu’il va s’arrêter bientôt. Mais non, il berce, tout droit vers l’est. Omsk, Novossibirsk, Krasnoïarsk… quels noms.

 

LE TRANSSIB LE VRAI : La Provodnitsi

Le train, extérieur d’une austérité toute soviétique que les peintures rouge et bleu aiguayent à peine. Le cerbère à l’entrée, s’appelle une Provodnitsi. Une fois qu’on l’a, on la garde jusqu’au bout. En fait, c’est elle qui vous a. Donc profil bas au moment de présenter ses billets, dont on ne comprend à peu près rien. Surtout que s’il fallait commencer à causer à la dame, en russe, pas simple et à l’intimidation, aucune chance. Resterait l’embrouille latine à l’assaut du scepticisme slave. La probabilité de succès est faible. Surtout de nuit, dans le froid, avec des concurrents russes prêts à bondir, quatre par quatre en fil indienne. En plus, ils sont tous gros. Et nous, non, par manque de sérieux ou de préparation ? Mais être « maigres » finit par attaquer notre crédibilité déjà faible d’étranger. Et puis, on n’est jamais à l’abri d’un acte d’autorité du premier fonctionnaire venu. « Les billets électroniques ? Jamais vu ! « Niet ! Niet !», ça au moins, c’est du russe que nous comprenons. Bien entendu nous rentrons. Mais qui c’est le chef ? Hein ? La Provodnitsi. Allez entrez et ne vous faites pas remarquer. On a des ancêtres revenus du goulag, on sait comment faire tourner la baraque. On en a vus d’autres plus coriaces que vous. Dans toutes les langues ça se comprend ça, non ? Et pas besoin de croiser votre regard pour que vous compreniez. Quand on se connaîtra mieux, on verra. Pour l’instant, pas moufter, c’est tout ce qu’on vous demande.

Compartiment ripoliné à la peinture au four. Impeccable avec ses sièges de velours à côtes serrées bleu électrique. On s’attendait à bien pire. On s’aperçoit en général le deuxième jour seulement que le les couchettes sont trop courtes. Sauf si on fait plus de 1,85. Là, on s’en aperçoit tout de suite.

 

LE TRANSSIB LE VRAI : La nuit

Les Polonais ont bu beaucoup de vodka et sont toujours aussi sympa. Ils chantent. Les toilettes à dépression, collées à notre compartiment, le 9 (au cas où par miracle on vous donnerait le choix au moment des réservations, choisissez un autre compartiment…), déclenchent leur bruit de succion de toilettes d’avion. uuuuuuiitchhhh. Le rythme est soutenu. Les Polonais boivent aussi pas mal de bière et toutes les horloges biologiques des passagers sont détraquées. Des lumières inconnues défilent dehors. Le train ralentit, il va s’arrêter, puis repart sans s’être arrêté. Le train ralentit. Gare de Novossibirsk. Plus grande gare de Sibérie. Le train repart. Un Ouzbek torse nu passe. uuuuuuiitchhhh. La Provodnitsi gueule un coup. « Arrêtez les Polonais ! ». Journal de bord. uuuuuuiitchhhh. Un après l’autre, tous les membres de la famille s’endorment. Quelle belle journée. Temps magnifique, température de printemps. Normalement la nuit est plus calme côté toilettes. Dehors tout est noir. Parfois de la lumière. Une nouvelle gare anonyme traversée, wagons de fret innombrables et lourds. Tiens, j’ai envie d’aller aux toilettes. Je vais prendre ceux de droite. Ils ne touchent pas notre compartiment…

 

LE TRANSSIB LE VRAI : voir la gare « de dehors »

Sans rien faire, dans un train, on ne s’ennuie pas. Mais les opportunités de se dégourdir les jambes sont tout de même bonnes à attraper. Une des seules : aller voir la gare et, si possible, sa façade depuis la place de la gare, toujours magnifiquement décorée d’une statue de Lénine datant de « l’Epoque Soviétique », d’une magnifique locomotive de « Temps Héroïque » du train à vapeur, ou d’une fresque monumentale à la gloire d’un pouvoir qui a toujours eu ici conscience (et donc en quelque sorte la modestie), du fait que sa position reste précaire et son temps, compté.

Au début, on n’ose pas. Et puis, on n’est pas vraiment conscient que le temps et les gares, donc les opportunités passent et ne repasseront certainement jamais. Alors on commence à préparer son coup. Première étape : de combien de temps dispose-t-on ? Car si on sort (de la gare sur la place), c’est quand même pour remonter dans le train à temps. Ça n’a l’air de rien, mais en russe, c’est un peu plus tendu. D’autant qu’il ne faut pas compter sur le train métronomique pour vous attendre ou sur une quelconque mansuétude de la Provodnitsi . Elle, elle passe là depuis 15 ans et n’a jamais quitté le quai 3. Mais des gens descendus imprudemment et qu’elle n’a jamais revus, elle s’en souvient. Et si les horaires sont parfaitement connus, il n’existe aucune table des records disponible pour aller/retour sur la place y compris photo obligatoire et incompréhensions inévitables durant el trajet. Même pas dans le Lonely Planet ni dans le Guiness Book.

22 minutes. C’est largement bon, non ? Mais c’est une des plus grand gares de Sibérie et de nuit. 22 minutes, si ce que traduit le Polonais du russe en anglais est vrai et qu’il a bien compris. Ils sont souvent un peu ivres ces Polonais et il est tard dans la nuit… Et puis le train est déjà arrêté depuis combien de minutes exactement ? Peu, mais quand même. Allez ! On fonce. C’est amateur tout ça… en plus Garance est en tongs et nous sommes tous les deux en tenue de nuit, sans les billets du Transsib, sans papiers, sans téléphone et bien entendu, sans argent. Mais nous avons l’appareil photo. Le Polonais est venu aussi. Il m’avait dit « at your own risk ». Nous courons tous. Au fait le train était sur quel quai ? Très peu de monde en pleine nuit dans une gare de Sibérie, même une grande. Tu crois que les inévitables policiers vont trouver ça normal que nous courions dans un nœud de transport ferroviaire stratégique qu’il ne faut officiellement pas photographier ? La sortie ce n’est pas de ce côté, il fallait prendre à gauche, pas à droite. Le temps passe ! Nous ne sommes pas encore dehors. « Ça va Garance ? Oui ça va Papa ». Sourire Fille-Père inoubliable. « Allez, on court, vite vite ma chérie ! » La sortie enfin, mais cette porte est fermée la nuit. L’ami Polonais demande notre chemin, c’est là-bas, à moins de 50 mètres. 50 mètres de plus à courir. De quoi je vais me souvenir au retour avec tous ces détours et des –halls et des couloirs qui se ressemblent tous ? Le mieux c’est de faire confiance à son instinct.

Place immense, déserte, noire, lumière « la vie des autres » live, fraicheur agréable. Intérêt objectif de la visite proche de nul, mais participant au fond de catalogue culturel personnel tout de même. Et puis, il y a ceux qui l’ont vue, cette place, notre petit commando, et les autres. L’appareil. C’est la nuit, la place est immense. On va en faire avec et sans flash. Tiens « take the camera and take a photo for me. OK I take one for you. An other one without flash please. Again, you never know. Do you know the time we have left for the train ? NO » « Allez on fonce Garance ». Il reste 8 minutes ou 5 minutes. De toute façon, on fonce. De toute façon, on ne sait pas combien de temps on a mis à l’aller. « Ça va Garance ?oui oui ça va… ». On rigole bien. On largue le Polonais qui attend une copine qui achète un truc au kiosk de la gare. Une bière ou des clopes ? On largue le Polonais, c’est décidé ferme, pas le temps. On sent qu’on va l’avoir ce train. Mais il y a un petit stress quand même. Descente des escaliers. Merde c’est pas là ! P… on encore une toute petite marge mais faut plus merder. « Allez, fonce Garance ma chérie ». On ressort. On monte sur la passerelle. D’en haut on voit mieux ? Le train est là, mais il y en a plusieurs, tous les mêmes ? Quel quai p… ? Et notre wagon est le premier, d’ici on ne le voit pas, autrement on reconnaîtrait les voyageurs et la Providquelquechose… Quai 4. C’était ça non ? On y va. La marge est de plus en plus faible. On court. Ouf ! c’est le train. Choupie et Julia nous attendent. « Alors, comment c’était ? C’était super ! on a pris des photos, on va vous montrer ». Reste au moins 3 minutes avant que le train ne redémarre… on était large.

 

LE TRANSSIB LE VRAI : aller ch…

« Tu es allée aux toilettes, toi Julia, depuis que nous sommes partis de Bruxelles ? »

Grand rire « Non ! ». (Question de Chris qui n’y est pas allé non plus depuis le départ… nous sommes partis depuis 3 jours).

Résultat d’un petit sondage rapide, le délai moyen familial de déclanchement est de 2,5 jours.

Mais une fois lancés, attention au bouchage de toilettes. Même avec le manche de la balayette, impooooossible de pousser tout le matos sur la voie…

 

LE TRANSSIB LE VRAI : manger

Manger dans le Transsib, c’est un problème. Insoluble, autant le dire tout de suite. Mais ce hasard heureux allège le problème précédemment exposé sous le titre « aller ch… ». La nature est bien faite. Pour manger donc.

On a l’option provisions au départ. Ça tient quelques heures ou quelques jours, tout dépend de la taille des provisions et de l’appétit des convives. Dans le pire des cas, celui des stressés trop organisés, ce qui ne risque pas de nous arriver, on peut tenir facilement les 3,5, jours jusqu’à Irkoutsk, voire les 7 jours jusqu’à Vlad (oui nous disons Vlad car Vladivostok c’est trop long et ça fait moins mec qui a pris les Transsib). 100% bouffe autonome, ça pue le Néerlandais en vacances camping dans les Landes et ça tuerait un des charmes du voyage.

On alors l’option room service. Pour celui qui voudrait en profiter pour attraper une serveuse slave, il faut abandonner tout espoir raisonnable. Pour les casse-cous, il reste de l’espace. En ce qui concerne le menu, la plupart des plats sont indisponibles, d’autres recommandés par la patronne. On les prend, sur photo. Ce sont d’autres plats qui arrivent. Pas tous mauvais, aucun vraiment bon.

Tenter le wagon restaurant reste une alternative pour candidat très solide, le genre qui n’a pas peur. En Inde, bien sûr, ce sera des degrés bien supérieurs, carrément dangereux. Là, juste une gêne tenace. Qui tenaille Félix jusqu’aux antispasmodiques (à moins que ce ne soient les petites crêpes achetées sur un quai ?). Même carte, même prix que le room service (on ne sait pas vraiment, mais on dirait), mais autre service et autre ambiance que dans son propre compartiment. Ca dégourdit les jambes et ça distrait. Faute d’améliorer ou de changer la carte, on peut changer de décors, intérieur tout au moins.

Enfin, il y a les quais. Ses kiosks n’assurant que les boissons et le sec (chips, bonbons…), reste les babouchkas indépendantes. Là réside la vraie aventure, le « contact » Lonelyplanetaire avec la Russie. Beignets farcis dont ne sait quoi (nous ne parlons pas russe), feuilletés au XWAHIAF (mais écrit et dit en cyrillique ,NB : le deuxième jour, on sait dire pomme de terre, c’est un signe), pains à quelque chose, crêpes farce maison... Comme tout est minutieusement emballé, on ne peut se faire aucune idée de ce qu’on va éventuellement manger, ni du degré de fraîcheur d’ailleurs. Ca fait très russe, ce n’est pas cher, c’est parfaitement marketé « produit maison presque bio tout vient de mon lopin ». Alors on achète. Le risque est peu élevé pour chacune des parties. Pour le consommateur, compte tenu du prix unitaire assez bas, on jette pas mal…, car une fois acheté, rien n’oblige à manger et personne ne le saura jamais (à part la Provodnitsi). Pour le producteur, le consommateur est déjà loin quand il teste, les réclamations sont donc très rares, les retours inexistants, d’un consommateur dont la fidélité, même soutenue par la plus grande motivation, reste totalement incertaine. D’autant qu’à vendre toutes exactement la même chose, au même prix, dans les mêmes plats en plastic et en portant les mêmes tenues, même un client très motivé aurait du mal à retrouver sa cuisinière 20 ans plus tard. Le plus souvent, bien entendu, à défaut d’être excellents, les raviolis à la pomme de terre et les beignets à la farce sont bons et les babouchkas toujours souriantes et attentives. Et puis on n’est pas là pour manger de la malbouffe prédigérée américaine non ?