Australie 3 : Tasmanie

Journal de bord Australie 3

Tasmanie
Bout du monde ?

 

J184 mercredi 06 mars 2013 Tasmanie 29°C

IMG 6895 TASMANIENouveau nouveau départ. On s'encroute vite en se sédentarisant. Ce petit transfert de The Entrance (100 Kms au nord de Sydney) jusqu'en Tasmanie ne nous effraie pas vraiment, mais il représente un effort. 2H30 d'embouteillages pluvieux pour rejoindre l'aéroport. Dans le parking de sous-sol du loueur de voiture, les bagages rangés le long des bureaux, Julia quitte la voiture pour rejoindre les bureaux. Elle sort de derrière un poteau de béton, une voiture la frôle à moins de 20 centimètres. Notre Tour du Monde aurait pu s'arrêter là, dans cet endroit inhumain, un de nos enfants happé par un véhicule conduit par une de ces intelligences avérées qui se prennent pour des pilotes alors que leur job consiste à aligner des voitures sur des places de parkings. Le gars en question prétend qu'il y avait de la place, mais ne conteste pas les 20 centimètres. La chef nous fait ses excuses normalisées : procédure APOLOGIES 21, cas A/pas de dégâts réels 3/ faits non relevés directement par la compagnie b) la personne au volant ne fait pas partie de la compagnie (ici un gars qui venait livrer une roue réparée), iii) ne pas oublier d'indiquer au client que le responsable des faits a été rappelé à l'ordre. Un monde d'incompréhension entre les gens du nord et ceux du sud, entre fonctionnalisme et sentiment.

Après la Terre de Feu, Ushuaia, Port Cambell et le Cap Horn, pour l'Amérique du sud, le tour de l'île du sud de Nouvelle-Zélande, il y a neuf ans, aujourd'hui la Tasmanie, nouveau bout du monde sud pour nous. En regardant la carte du monde avec les enfants, il nous restera le Cap de Bonne Espérance, beaucoup moins sud, à aller visiter. Mais selon Moitessier et bien d'autres grands navigateurs, c'est dans l'Océan Pacifique sud qu'on essuie les tempêtes les plus dures. Pas de voiture louée à l'arrivée, pas de parcours établi sur l'île, pas d'hôtel ou de logement, mais ça presque jamais... nous improvisons en arrivant selon la météo et l'humeur. Il fait beau, très chaud, autour de 30°, Julia préfère un petit break plutôt qu'enchaîner directement avec une nouvelle cession d'école intensive... ce sera le tour de l'île en 4X4 et hôtels.

IMG 6903 TASMAN PENINSULAPremier contact dépaysant avec la Tasmanie. Très belle vue d'avion. Chaleur sèche et imprévue au sol. Sur la péninsule de Tasmane, découvreur hollandais de l'île, en allant vers Port Arthur, la forêt d'eucalyptus et de pins est incendiée sur des dizaines de kilomètres. « On a tout perdu en janvier » nous dit Denis, un Français installé ici depuis 14 ans. La mer est totalement plate et bleue. Nous attendions une Bretagne hostile, nous trouvons une Australie dépaysante et encore plus tranquille que l'Australie. Changement de tenues, sortie des casquettes et des bermudas, visite de la magnifique Baie des Pirates, de son dallage de granit quadrillé naturellement, de son sable gris perle, de sa belle maison de plage d'architecture simple australienne (IPN, verre, bois, terrasses, vues) et des ses mûres sauvages. Pour notre bonheur, une nouvelle jetty (jetée) à pêcheurs, de calmars ici. Une vraie pêche miraculeuse. Une dizaine de pêcheurs, un calmar de 30 centimètres remonté toutes les minutes, une vingtaine de kilos déjà répartis dans les seaux. Le jeune à barbichette clairsemée et débardeur chic qui est arrivé en short il y a moins de cinq minutes, a envoyé son leurre quatre fois dans l'eau, il a ramené trois calmars. « Ça n'a pas l'air difficile » Garance. « On pourrait acheter des cannes à pêche » Félix. « Ça a l'air sympa » Choupie. Double insularité, douceur inhabituelle de la mer ? Il règne en fin de journée, une tranquillité et une sérénité encore plus grandes ici que sur toutes les jetées déjà croisées. A deux pas, le meilleur fish & chips du voyage australien. Tout est frais, fish (poisson), squid (calmar), scalops (coquilles Saint Jacques), la croute est croustillante et les frites sont bonnes. Quelques kilomètres plus loin, nous trouvons un Bed & Breakfast avec tout le bric à brac du confort envahissant british : jardin, fleurs, plage, deck surplombant la mer, vue sur le coucher de soleil sur les falaises et message « Another day in Paradise », jeux pour les enfants, vidéo, accumulation de bibelots inutiles et tenanciers extrêmement agréables, complètent notre bonheur du voyage retrouvé.

En hausse : le journal de bord

En baisse : l'école

La phrase du jour : « Un nouveau pays ! C'est vraiment super l'Australie » Félix

J185 jeudi 07 mars 2013 Tasmanie 24°C

Terre de Feu, Sud de la Nouvelle-Zélande, Tasmanie, il règne dans ces îles en coin, une tranquillité définitive de bouts du monde. La géographie, l'histoire des hommes venus coloniser ces terres lointaines, la météo, la mer immense et déserte, la difficulté, tout pousse à la sérénité simple. Inutile de s'énerver, ici, c'est le terminus sud.

IMG 6905 TASMAN PENINSULA GROTTE REMARQUABLELes rosiers de la dame sont magnifiques. Un peu plus loin c'est le cap Raoul, pour le majestueux et la grotte Remarquable, pour le pittoresque. Peu d'effort, seuls ou presque, tout ce que nous aimons, avec la trace des explorateurs français qui ont découvert cette côte en détail dont les noms sont venus jusqu'à nous : Freycinet et ses futurs gabarits de canaux, Bourdon et ses cartes marines que Napoléon enterre pour cause de non impérialisme. Le grand calme. Nous adaptons notre parcours, notre rythme, nos ambitions au lieu. Exploration des capillarités vicinales, arrêts fréquents, opportunisme gastronomique. Cela ne mène pas loin, pas vite, mais ici on déjà au bout, inutile de chercher plus loin, aucune raison de se presser. « On est vraiment bien, ici » Félix. Nous ressortons du mini marché avec du pain de mie, du jambon cru, de l'eau, du parmesan très local, des chips, tout ce qui nous a paru consommable pour un pique-nique. Il n'y avait rien d'autre. Il règne ici une ambiance de Puerto Mont, sud Chili, entrée vers les canaux de Patagonie et l'île de Chiloé chère à Francisco Coloane, l'anglais à la place de l'espagnol, les marcheurs à tons de peau bistre remplacés par des 4X4 à tâches de rousseur. Une poissonnerie fish & chips les pieds dans la lagune nous fournit d'autres provisions. La poissonnerie est immense, avec trois viviers, vides, un atelier-musée de la mer dont la pièce maîtresse est une moto de 1938 (BSA 500 cm³, pour les amateurs), un mur de mauvaises photos où l'on distingue les prises originales ou spectaculaires ramenées jusqu'ici par les pêcheurs. Les bancs sont prévus pour découper des tonnes de poisson quotidiennement. Un seul poissonnier, peu pressé de nous servir et un étal sous vitrine où s'ennuient sur moins d'un mètre quelques filets de poisson sont nos attractions du jour. Tronçon de saumon fumé à froid ou à chaud (le poissonnier ne connaît pas la différence entre les deux), moules fumées dans une sauce rouge, poulpe fumé en lamelles viennent améliorer notre pique-nique ordinaire. Nulle part ailleurs, on ne peut manger le long de la route sur des tables en bois. Sauf ici, en Tasmanie, au soleil, devant le hot spot du coin, sans jamais personne qui ne passe sur la route. Ici, très très loin. Même les feux d'Hobart, la capitale, sont loin.

Sur le chemin jusqu'à notre prochaine presqu'île, le Freycinet National Parc : un bout de piste, notre revêtement préféré, des wallabies morts en nombre au long du chemin, un quai de port de pêche perdu animé par les enfants sortis d'école qui sautent dans l'eau, une bonne averse. A Coles Bay, notre destination, nous trouvons facilement une maison de dernière minute avec vue pour deux nuits. Choupie : «Il n'y a pas un supermarché plus grand que celui-là ?». «Vous savez, il n'y a que 200 habitants à l'année à Coles Bay...». Chris : «Où peut-on acheter du poisson par ici ?». «Ici, vous ne pouvez pas acheter de poisson, tout le monde pêche, personne n'achète de poisson, mais à quelques kilomètres, vous pouvez acheter des huîtres, des moules, des langoustes...». Notre maison à pièces ouvertes sur la pièce et la mezzanine centrales ressemble à celle des magazines qui ventent la Tasmanie. Pas de réseau téléphone, pas d'internet, trois chaînes de télé vite épuisées, la soirée tourne puzzle. Entre modernité et bout du monde.

En hausse : la route

En baisse : la tentation

La phrase du jour : « C'est bon ? Ça se mange ? » Félix qui a commencé sa poussée de croissance

J186 vendredi 08 mars 2013 Péninsule de Freycinet 20°C

IMG 6919 FREYCINET PECHE AUX FLAT HEADSAujourd'hui, pêche. Nous louons un dinghy à Nick. Il faut imaginer le plaisir d'être en famille complète au bout du monde, en Tasmanie, dans la presqu'île de Freycinet, un jour de temps gris et de petite brise, dans une petite barque en aluminium, armés de quatre cannes, remplis des espoirs toujours renouvelés de la pêche, seuls sur l'eau, presque seuls au monde. Nous pêchons à la dérive, le long de la grande plage de Hazards, entre la ligne imaginaire qui va d'un cap à l'autre et avant la petite île où on risque d'attraper plutôt des poissons piquants indésirables. Les flatheads (littéralement « têtes plates », inconnus dans les mers civilisées) arrivent bientôt. Plus nous nous rapprochons de la plage de sable et du Saffire (hôtel 6 étoiles et toit ondulé, suites au-delà des 3000$ la nuit, pour gens connus), plus les touches sont nombreuses, surtout chez Choupie qui ferre à tout va, le plomb glissant au fond sur les risées de sable lui donnant la sensation de vraies touches de poissons qui ne se jetteraient que sur sa ligne. Un puis 2, puis trois, puis 5 flatheads (Garance a fait un doublé), sans compter ceux qui se détachent avant le bateau ou qui n'atteignent pas la maille et que nous rejetons scrupuleusement, au centimètre près. Un poisson par personne, à la pêche, c'est une étape ! La joie et l'enthousiasme battent son plein à bord. Choupie est déchaînée avec les poissons qui remplissent la caisse en plastic, le piètre moulinet qui fait des nœuds, le plomb qui traîne au fond et qu'elle refuse de considérer autrement que comme un poisson multirécidiviste, sa canne qui effectivement se courbe et remonte avec le plus gros poisson de la journée, pour au moins deux centimètres (ils sont calibrés, les flatheads, comme tout ici). Pour atteindre le nouveau cap, des 10, soit deux poissons chacun, nous dépassons les trois heures contractuelles, mais Nick nous prépare gaiment les filets au bord du quai pendant que les enfants jouent avec son beau labrador noir élancé. Nick, n'a jamais entendu parler de Mitterrand.

Le soir dans notre maison plaisante, nous cuisons les filets dans la poêle qui accroche. La texture rappelle celle des soles et des rascasses, le goût en moins. Le Masterchef des nuls juste après à la télé nous conforte dans nos choix culinaires réactionnaires.

En hausse : le coude récalcitrant de Chris

En baisse : le soleil

La phrase du jour : « On ne va pas le relâcher pour un centimètre (taille minimale des flatheads), ils ne le verront jamais » Choupie mère pêcheuse prête à enfreindre la loi pour assurer le dîner de sa progéniture

Nick le calculateur

110AUS$ pour 2 heures, 130AUS$ pour 3 heures, c'est le tarif. Nous arrivons après 3H20 de pêche. « You are half an hour late » nous accueille Nick en préparant son addition finale. Il découpe les filets de poisson en plaisantant : son labrador infatigable, son père qui a gagné des concours de chiens de bergers, son art de débiter les filets de flatheads, sa recette deap fried pour les filets... les digressions non implicantes anglo-saxonnes se succèdent, il n'y a qu'à laisser venir en attendant de voir ce qu'il va demander. 150AUS$. Entre les 20 minutes de retard transformées en demie heure, les 10 poissons qui valent bien leur 30 AUS$ au fish market, le temps passé à préparer les poissons... Nick a évalué l'addition au plus juste du supportable non contestable par le chaland. Nick, qui ne nous reverra jamais, a calculé ça en British, pour que ça lui rapporte, au coup, le maximum non contestable. Un Chinois laisserait toujours une marge de manœuvre, un fil pour ne pas casser la relation, ne faire perdre la face à personne ; il est capable d'investir à long terme, pour augmenter sa renommée individuelle ou collective outre-mer, ou simplement dans l'espoir de voir un nouveau client envoyé par son client du jour. Le Chinois est un investisseur de long terme possédant le sens de son collectif. Un latin se poserait un problème moral, plus, moins, une famille, des enfants etc ; même sans lendemain connu, il essaierait d'établir une relation vraie, ferait un compte pour donner la meilleure image de lui-même, ce qu'un anglo-saxon prendrait pour de la mièvrerie ou de la faiblesse mal placée débouchant sur un inacceptable manque à gagner. Le latin est un sentimental adepte de l'introspection à travers le prisme du Christ. Un oriental aurait amené son prix après une longue digression rappelant ses bouches à nourrir, la difficulté de maintenir en bon état un bateau dans un environnement aussi hostile ; il aurait fallu lui demander plusieurs fois à combien il estimait la sortie pour enfin obtenir la réponse comme une libération et le remercier tout en commençant à négocier. Le temps qui passe joue en faveur de l'oriental. Nick a choisi la simplicité brutale et sans état d'âme de sa culture, qui vise le retour sur investissement maximum de chaque opportunité croisée. Chacun reste fidèle à son peuple, sa culture, a tendance à juger les autres à cette aune, ressentie comme absolue et seule naturelle entre toutes. Mais il est des couples qui s'entendent mieux entre eux que d'autres.

J187 samedi 09 mars 2013 Le grand tour 24°C

IMG 6924 BECHINOIl nous reste des moules, que nous préparons pour le pique-nique de midi. Bye bye la péninsule de Freycinet dont nous n'aurons pas vu l'attraction principale, la fameuse et mondialement, paraît-il, connue, baie en forme de verre à vin (Wineglass Bay en anglais). La route du nord est belle, tout le monde nous l'a dit. Elle est charmante, avec un très beau passage autour de Bechino où nous faisons provision chez un traiteur prometteur (chorizo espagnol, jambon cru italien, jambon à l'os presque français, saumon fumé tasmanien) et arrêt déjeuner dans les rochers de l'incontournable jetée. Vent, mouettes apprivoisées, trous d'eau à marée basse couverts d'étoiles de mer. Superbe coin breton aux rochers oranges plongeant dans la belle eau verte transparente de Tasmanie qui attire ici les plongeurs sous-marins.

IMG 6928 SAINT HELENERoute vers Saint Helens, petit port pêcheur à la pointe nord est de la Tasmanie. Le dernier kilomètre d'impasse nord est de Tasmanie finit dans la Bay of Fire. Un bout du monde encore. Félix se baigne dans les vagues et le courant. Les filles collectent une poignée de sable semblable à du gros sel. De retour à Saint Helens, nous assistons à la pesée des derniers requins du concours de pêche du week-end. Petits bateaux, gros requins, jusqu'à 150 kilos, un marlin et un espadon figurent aussi au tableau noir des résultats, très gros pêcheurs, bières et ventres imposants de rigueur. Le spectacle est partout. « Pourquoi on ne reste pas ici ? » Félix. « Oui, on reste, comme ça demain on verra les autres poissons » Garance. Paroles prémonitoires. Il est 18H00. Il n'y a strictement rien à faire ou à voir à St Helens, fond de baie protégée loin de la vraie mer et nous voulons avancer vers le nord ouest, autre bout du monde, avec un arrêt probable vers Launceston, à mi-chemin des deux pointes nord est et nord ouest, ou avant. C'est parti.

Une heure de voiture, dont une bonne partie dans la forêt humide et les virages, nous amène jusqu'à Scottsdale. Lumière grise de jour déjà tombé, fond de vallon peu amène, désert des rues d'une ville rentrée dans ses pénates depuis longtemps, hôtel de mauvais passage, envie de nous rapprocher encore de la prochaine pointe de l'île ? Difficile de discerner pour quelles raisons exactement nous décidons de continuer. Peut-être le goût de l'inattendu provoqué ? Encore une heure et demie avant d'atteindre Launceston, réputée grande et peu attractive. Nous n'en demandons pas plus pour une étape de nuit rapide. Nouveaux virages, nouveaux marsupiaux sur la route ou au bord, des morts et des vivants. L'étape est longue, nous roulons depuis longtemps, il n'y a plus rien à voir dans le noir. Enfin Launceston. Au Mercure, pas de place. Nous cherchons un bon moment un petit B&B recommandé par l'incontournable et prophète en son pays Lonely Planet. Complet. Il parait qu'il y a un festival de musique ET un match de football australien, ce soir, à Launceston, Tasmanie. Nouvelle tentative, tentatives en série, au fil des rues et des numéros de téléphones. Rien. Tout est plein. Choupie égraine les numéros du guide, de plus en plus loin de la ville. Chris cherche des informations au bar du coin, qui fait PMU local pour chevaux, chiens, football, etc. Les enfants sont dans la voiture devant une salle de mariage en cours. Après avoir écumé négativement la liste du guide, Choupie tente la piste internet, derrière le comptoir, avec l'aide du gars du bar qui nous a pris en sympathie (il faut dire que nous avons sortis les enfants comme attendrisseurs de barman habitué aux fins de nuits difficiles des clients). Mais sur internet, même pioche : rien. Week-end de concerts pour jeunes, football pour gaéliques irréductibles, tous les publics ses ont retrouvés ce soir à Launceston, Tasmanie. À 50, puis 100, puis 150 kilomètres à la ronde, pas une place de libre et avec le temps qui passe, de moins en moins de personnes qui décrochent leur téléphone. Il est plus de 11 heures du soir quand nous sortons du bar-salle de bal-mariage, sans la moindre piste pour trouver un lieu où dormir. Le poste de police ? La voiture, qui commence à être envisagée comme une solution ? La maison de St Vivent de Paul qui nous avait plu dans la rue principale ? Hobart, à 200 kms de route nationale ? Nous prenons mollement la direction d'Hobart. Dernière chance sur notre chemin, le casino de Launceston. Mais là non plus, pas de chambre. Ils donnent quelques coups de téléphone. Le grand bête du desk qui sourit tout le temps nous exaspère et Choupie et Chris lui donneraient bien deux claques de soulagement. Le barbichu plus malin qui lui donne des ordres nous confirme que même une salle de conférence ne serait pas disponible dans le casino. Même après onze heures du soir, le samedi soir, tout le monde bosse. La barbiche valide la piste Hobart et une chambre dans le casino Wrest qui appartient à la même chaîne. Une seule chambre. Il y a aussi, un festival de musique pour jeunes à Hobart...

Il ne reste plus qu'à traverser la Tasmanie, nord sud, dans la nuit. 200 kilomètres. Il est 23H30. Un jeune de Hobart venu passer son week-end et son argent au casino nous indique comment aller au Wrest, à Sandy Bay et confirme les 2H30 de route. Il est temps de partir vite. Depuis que nous cherchons dans Launceston, nous serions déjà arrivés à Hobart. Reste à rouler, suivre un Aussy très rapide entre les bandes lumineuses de nuit, orange pour le bord gauche de la route, jaune pour le bord droit, blanc au centre. Nuit rapide. Choupie parle à Chris qui conduit. Hop, deux wallabies pétrifiés par les phares, évités de justesse. Grand toboggan de la route de nuit déserte. Salut et merci à l'ouvreur qui s'arrête aux portes d'Hobart. A deux heures du matin, un lit double et trois lits d'appoint dans la même chambre, tout le monde s'endort tranquille.

En hausse : le Grand Vitara Suzuki de notre tour de Tasmanie

En baisse : la vie libre

La phrase du jour : « Il va me falloir quelques minutes de détente avant de m'endormir » Chris qui dort dans les trente secondes suivantes


J188 dimanche 10 mars 2013 L'ouest 21°C

Nous avons bien dormi. Au réveil, bonne surprise d'une vue sur la mer, animée par des petits dériveurs toujours joyeux du dimanche matin. Après une nuit pareille, l'objectif du jour est de ne pas se perdre en une journée vaseuse où l'on a l'impression de ne s'être jamais réveillé. Sortie tardive, sans petit déjeuner à 23$ à fonds perdus, de notre hôtel casino, fier de ses 40 ans, qui se sentent dans l'architecture et les salles de bain bien dans leur jus, trop vieilles pour être confortables, trop jeunes pour être charmantes. Avant de repartir vers le nord ouest, Choupie assure la nuit dans un beau Bed & Breakfast historique et nous déjeunons sur les quais d'Hobart. Tous bien au fait de la qualité des fishs & chips locaux, nous évitons les distributeurs de friture de sea food pour un chinois unanime et bon.

La route est longue pour Queenstown, notre étape du jour, ville minière à 250 kms d'Hobart. Mais, si nous n'y allons pas aujourd'hui, nous ne verrons peut-être jamais de notre vie l'ouest sauvage de la Tasmanie, un seul immense parc naturel, sans habitants, traversé par une seule route. Dans les tréfonds de la baie d'Hobart, les Australiens regardent les préparatifs d'une course de petits bateaux à moteur très rapides. « On s'arrête ? » Félix. Normalement oui. En Camper-van, oui... mais pas aujourd'hui. Julia fait avancer sa bio, Garance s'entraîne aux opérations de fractions, Félix est malade en voiture quand il travaille ou lit. La route est longue, belle, variée, entre lande écossaise, barrages, lacs, montagnes et cols, déluge de pluie puis de grêle, forêt humide chaude, vues magnifiques sur des montagnes et des cap au loin. Arrêt coca et eau dans le dernier village avant le grand parc naturel. « Je me demande comment on peut habiter là... » Julia. Un autre dans la forêt humide le long d'une passerelle en bois au milieu des fougères et des bouffées de chaleur, vers une jolie cascade comme celles des décorations lumineuses de restaurant chinois. « C'est encore loin ? ». Encore 30 kilomètres, quelques virages taillés dans la roche orange de cuivre pour la descente vers Queenstown, quelques maisons préfabriquées qu'on aperçoit en bas. « Là, c'est vraiment un trou... » Julia. « Tu crois qu'il y aura internet ? Non... je rigole » Félix. Penghana, notre B&B, perché au sommet d'une butte dominant la situation, était certainement la demeure des anciens patrons propriétaires de la mine. La construction, très british, en a l'aspect, la patronne, revêche, en cultive l'ancienne morgue. « On dirait Pin Yau Lyun » (une pension Myanmar construite par les Anglais dans les hauteurs fraîches de Mandalay). Bien vu Félix.

Bien remplie, pour une journée vaseuse.

En hausse : le souvenir du petit barbier du coin de la rue

En baisse : le besoin de grands espaces libres

La phrase du jour : « Ah bon, on est à Hobart ? Je croyais qu'on était à Launceston ! » Garance. « C'est vrai ? On est à Hobart ? » Félix dans la voiture le matin après la grande traversée nocturne

Un dimanche soir à Queenstown

19H00. Dimanche soir de lundi férié. Queenstown. Tasmanie de l'ouest. Il faut pourtant bien se nourrir quand on a 13 ans et qu'on est un jeune homme en pleine croissance. Il reste encore plus d'une heure et demie de jour. Les filles ne veulent pas manger. Petite descente fils-père en ville. Laissons passer le petit train à vapeur, attraction locale, qui rentre au hangar. Deux rues de 200 mètres chacune au plus, perpendiculaires à la route principale, pour faire la ville. Une rue commerçante, d'anciennes constructions basses à un étage en bois avec terrasse, comme dans les westerns de Clint Eastwood. Une rue d'habitations, en dur. Le tour en voiture de ce désert est vite terminé. Dimanche soir. Les seules âmes croisées fument devant un triste hôtel, retirent quelque pauvre argent d'un distributeur de billets et surtout, trois ou quatre, dans la pizzaria (et pas pizzeria, c'est écrit sur l'enseigne, sur les menus, sur l'écran qui vante dans la rue les mérites de la carte). A l'intérieur, grand choix de pizzas, avec ananas, avec véritables saucisses australiennes, avec crème et œuf, ou des combinaisons au choix. Félix opte mollement pour la promo de 2 maxi margaritas + 1 mini fromage + 1,5 litre de boisson au choix pour 30 AUS$. Une demi-heure d'attente. « Vous comprenez, il y a déjà deux commandes avant vous ». Nous nous rabattons sur un écran géant relié à internet. Félix regarde les planches Al Merrit et la course de voiliers Sydney Hobart de 1998, célèbre pour ses deux dépressions qui se sont rejointes en un seul ouragan. Personne n'est pressé ici. La pizzaria est le seul endroit animé de la ville morte. Une fois quittée, ne reste plus que le retour vers la maison triste. 25 minutes plus tard, les pizzas sont prêtes. Nous décidons de les manger sur la table mise à disposition dans la rue déserte qui s'assombrit doucement. Pâte croustillante, sauce tomate vague liquide rouge retenu sur le disque par la croute de fromage insipide grillée parfaitement, quelques pelures d'oignon rouge pour relever le tout : une des meilleures pizzas croisées en pays roastbeef. « C'est vraiment mort ici hein ? » Félix.


J189 lundi 11 mars 2013 Strahan 27°C

IMG 6944 STRAHANA la table d'hôtes de notre pension de famille détenue par l'Etat et non par la patronne, peut-être revêche pour cela, nous échangeons avec les autres hôtes ? Les plus sympathiques sont un couple de retraités, lui Ecossais, elle Anglaise, installés en Australie depuis plus de 30 ans. « Both British » (vague réminiscence de morgue anglaise ?) précise-t-elle en agitant ses mains pleines de doigts. « Pourquoi venez-vous en Australie alors qu'il y a tellement de choses à voir en Europe ? ». Aussi de loin de leur île, les anglais sont prêts à faire quelques concessions européennes. Les Ecossais, eux, aiment les Français et les entrepreneurs ont un esperanto affectif commun dans le monde entier. Le grand tour de Queenstown le matin est aussi rapide que le soir, plus un court mais compulsif arrêt aux toilettes publiques (un coup de la fausse patronne avec ses œufs trop gras ?). En extrémité de route, Strahan est présenté comme le bout du monde ultime, avec à peine une ou deux possibilités de logement au bord du port de pêche. L'idée a convaincu autant d'investisseurs en immobilier préfabriqué que de touristes à la retraite. Les promènes couillons qui assurent la visite de la « mondialement connue », au moins dans toute la Tasmanie, « Gordon River », sont à double pont, vitres teintées, fauteuils d'avions, salles climatisées, bar tout confort. Un vrai tue l'amour du bout du monde et de l'aventure. La Gordon River est pourtant la principale attraction locale, avec le petit train qui relie Queenstown à Strahan en serpentant dans la forêt pendant 4 heures, plus une heure de retour en bus. Manque d'enthousiasme spontané pour le mini-train à vapeur. Seule la visite sous-terraine guidée des mines de Queenstown nous intéressait vraiment, mais elle n'était ouverte qu'à partir de 14 ans. Et voilà. En quelques minutes, la centaine de prospectus publicitaires ventant les activités locales est décodée et virtuellement mise à la poubelle.

L'autre « problème » concerne le logement, car malgré le champignonnage d'Algécos à destination hôtelière, compte tenu de la prolifération encore plus forte de touristes, il n'y a plus rien de disponible, ou presque selon le Tourist Information Center. Nous reculons devant la renonciation totale que représenterait un préfabriqué anonyme de plaine avec vue sur un autre préfabriqué du même ordre, alors que nous sommes au bord de la mer. Nous regrettons le B&B de charme qui n'a plus qu'une chambre de libre et le Manor Hotel full booked depuis longtemps. Notre persévérance est partiellement récompensée par un chalet suisse semi-indigent, dont nous sommes décidés à voir la meilleure moitié, c'est-à-dire de loin la plus petite des deux. Ecole, détente, chat bicolore blanc-roux, vue sur une partie de la baie, allers retours de l'hydravion, notre course folle des derniers jours se relâche enfin face à la vue ensoleillée. Nous avons même le temps d'un petit coup de pêche incrédule pour Garance accompagnée de son papa, à deux pas de la fameuse pièce de théâtre Le navire qui n'a jamais existé (plus de 5000 représentations). « On peut aller voir ? » Garance. « Bien sûr ma chérie ». « Bon, je crois qu'on va pouvoir y aller... » Garance qui a aussi rapidement que durement jugé indigne la mise en scène guignolesque. « Tu es fine ma chérie ». « En tout cas, j'espère bien plus fine qu'eux... » Garance. Soirée couronnée par, une bière pression sur l'agréable quai en amoureux pour les parents, un superbe voilier de 25 mètres à coque bleue, un magnifique coucher de soleil et la perspective d'un tour en hydravion réservé pour demain 10H30. Nous nous adaptons à ce drôle de bout du monde bien civilisé.

En hausse : le coucher de soleil

En baisse : les espoirs de bout du monde perdu

La phrase du jour : « Soup of the day : sweat potatoes and honey » Le restaurant du warf de Strahan


J190 mardi 12 mars 2013 Strahan 33°C

IMG 6947 STRAHAN HYDRAVIONUne bonne heure de retard pour le décollage de notre hydravion (seaplane in English). La compagnie a un contrat avec l'Etat pour mettre à disposition un de ses hydravions et de ses hélicoptères en cas de feu. Habituellement, pendant toute une saison, la compagnie vol environ 30 heures pour les feux. Par cette année de record de sécheresse des vingt dernières années, 130 heures de vol déjà. "Hey! my name is Ben". Ben est notre pilote du jour, jeune australien sympa à sourire, propreté et lunettes de pilote, bermuda bleu marine et chemise bleu roi assortis aux couleurs de son hydravion. Depuis le War Memorial de Canberra, nous savons que les Australiens sont à la pointe en matière d'avions. Nous voilà. No fear.

IMG 6957 STRAHAN HYDRAVIONAvant même de nous décoller de l'eau face au vent dans la baie de Strahan (mystère de la langue anglaise, prononcer Stron), nous savons tous que l'hydravion est le bon choix. Choix de riche, mais bon choix, pour voir et comprendre cette immense baie et ses environs sauvages. 1H30 de vol, dans un environnement et un élément que nous connaissons mal, nous avons à peine le temps d'ouvrir les yeux, de soutenir nos estomacs, d'admirer au passage la somptueuse nature vierge de Tasmanie. Longue plage de sable blanc avec ses quatre rangs d'écume alignés, phare blanc planté au bout d'un cap rocheux mais bas, immense baie, port comme les appelle les Britanniques, fermée par un trop étroit passage dangereux de 78 mètres de large à peine qui n'a pas permis aux bateaux à voile de venir s'abriter ici et à Strahan de devenir Hobart. Splendide par temps clair, vent de nord de 15 nœuds et visibilité parfaite. La baie est barrée en de nombreux endroits par des bancs de sable cuivré et là où l'eau est profonde, par des élevages de saumon « de l'atlantique » (c'est marqué partout dans les fishs & chips). Nous remontons le cours de la Golden River, dont les larges boucles spectaculaires attirent les touristes depuis un siècle et demi, qui court au milieu du parc national, plus grande forêt primaire de pays tempéré au monde classée au patrimoine mondiale de l'humanité. Très beau. L'eau est partout d'un marron très cuivré. Ben nous explique « A cause des graines d'un arbre qui donnent cette couleur à l'eau. C'est comme une immense théière ». Pas une seule habitation d'un bout à l'autre de la marée aux verts changeants, encadrée par les montagnes au nord et la mer au sud. Attention, ici, le soleil indique le nord.

IMG 6961 STRAHAN HYDRAVIONIl paraît que nous allons nous poser sur le fleuve en bas. Le seul problème, c'est que le fleuve est étroit et qu'il fait des « S » au fond d'une gorge. Ça a l'air sérieux car Ben contacte la base et lui indique que nous allons nous poser. Piqué qui ressemble à un plongeon, nous nous enfonçons d'une aile sur l'autre dans la gorge. Superbe. Nous nous enfonçons. Maintenant nous planons à quelques mètres au-dessus de l'eau, puis nous nous posons sur l'eau douce et lisse du fleuve. Après, notre avion devient un petit bateau qui avance doucement vers son ponton perdu au milieu des pins huons qui vivent jusqu'à 3000 ans de bois dur. Et comme la nature fait bien les choses, il y a une petite cascade où aller prendre l'air frais à deux pas. Bientôt il faut repartir de ce magnifique endroit paisible. Nous nous renseignons : « Il faut une licence spéciale pour se poser ici ? ». Réponse de Ben : « Non, juste un brevet de pilote d'hydravion et on vous fait poser ici pour voir si tout est OK ». Rassurant ! Nous prenons notre élan en remontant le cours de l'eau, demi-tour, puis le décollage, l'aile droite à quelques mètres de la corde du virage, est encore plus spectaculaire, avec le défilé qui accélère et le mur vert en face. Et petit à petit, nous décollons, au sens littéral du terme, les flotteurs de l'eau sombre. Ben est concentré. Il faut encore suivre les virages pour prendre plus de vitesse et s'élever petit à petit. Un hydravion a pour fonction de flotter, donc d'être léger, pas d'être puissant. Le moteur est presque à fond et l'altitude n'augmente que lentement. Heureusement, le fleuve est long et nous voilà bientôt à nouveau au dessus de la forêt. Retour difficile pour les estomacs, en particulier celui de Félix. Et amerrissage parfait dans l'eau bleue et blanche de Strahan. Face au vent, Ben a pu se poser très près du port d'attache. « Thank you Ben ». « Thanks to you guys ». Le reste de la journée est employé entre école, siestes bien méritées et pensées intimes : « L'Inde c'était pas une destination Tour du Monde » Félix

En hausse : les mûres derrière notre hutte hôtel

En baisse : se moquer des Australiens mauvais cuisiniers

La phrase du jour : « Je rêve d'aller voler au Canada » Ben, pilote quotidien d'hydravion à Strahan, Tasmanie


J191 à J197 du mercredi 13 mars au mardi 19 mars 2013 Hobart beau variable 25 à 20°C

IMG 6981 HOBART VUE DE NOTRE APPARTEMENTNotre premier Tour du Monde était pur, sans contrainte, sans travail, sans école (juste la première année de primaire pour Julia), sans maison, sans école, les parents qui foncent à travers les espaces libres, les enfants qui regardent. Ce Tour du Monde est un compromis entre des âges et des tempéraments différents, avec comme objectif pour les trois enfants de rentrer à l'école dans la classe supérieure et le projet d'aller à la rencontre d'autres cultures. Depuis Strahan, 4 heures de route, occupées par les matières extensives (biologie pour Julia, Géographie pour Félix) vers Hobart 200.000 habitants, tranquille capitale de la petite Tasmanie qui en compte à peine 600.000. Nous logerons sur un quai, dans un duplex petit mais avec vue imprenable sur les bateaux sous la terrasse.

Mercredi 13. Le temps de décompresser un peu de la matinée de voiture et tout le monde est au travail. Félix finit des deux dernières séries de maths de l'année, Bravo Félix. Garance commence son année « d'avance », elle a fini son programme de cinquième primaire. Bravo Garance. Julia dépote et voit le bout de ses 1500 pages de poly de bio, 1000 d'histoire, 60 séries de maths... Bravo Juju. Et bravo aux parents aussi.

IMG 6998 HOBART COURSES DE GREYHOUNDSJeudi 14. La grosse émotion de la journée, c'est la soirée au champ de course des Greyhounds. Malheureusement immense pour cause de courses de chevaux sur la même boucle, nous sommes loin des chiens et près des Australiens parsemant l'immense salle vitrée en raides espaliers. Une bière pour Julia, deux tickets pour Garance, une grosse intensité dramatique ressentie par Félix, les paris font monter la pression. Nous arrivons pour la 3ème course. Mise minimum, 1AUS$. Nous risquons une grosse pose de 5$. Sur quel chien ? « Phamacopea number 6 ! » nous avons beaucoup de pharmaciens dans la famille... Mais Phamacopea court dans la 8ème... et c'est la 3ème. C'est notre première course. « 5$ sur le 1 ». « Gagnant ou placé ? ». « Placé... » il faut bien se chauffer un peu. La course démarre tout de suite. Le faux lièvre de chiffons passe devant les cages qui s'ouvrent. Les chiens s'élancent. Le 1 court bien. Du moins c'est que nous voyons depuis notre écran de contrôle. Les animaux sont trop loin pour regarder la course en live dehors. Le 1 est dans le peloton de 6 chiens, sur 6 au départ. Dans la ligne droite, on peut regarder dehors. Le 1 ne va pas mal du tout. Il est en train de rattraper le 4, tous les autres sont derrière, il va gagner ! Whouai ! « Pourquoi on ne l'a pas joué gagnant ? » Garance. Photo finish. Premier ou deuxième, le 1, va nous rapporter, on a joué placé. Retour vers la dame porte chance. « Il faut attendre les résultats de tout le pays pour savoir combien ça rapporte ». Un peu plus tard, nous savons : « 16$ » nous tend la dame. « On a gagné 16$ ! » Garance. « 16 moins 5 joués ma chérie ». Mais rien ne peut altérer la joie de Garance (même pas les 40$ de taxi pour venir jusqu'ici ni les 12$ d'entrée). Grosse ambiance autour de la table. Course suivante, 5$. Sur le 2... c'est notre deuxième course. Perdu. Alors on peut perdre au jeu ? Incroyable. Par prudence, nous laissons passer une course. Malgré les courses de trot retransmises ici depuis d'autres arènes, l'énergie du lieu, comme un gaz obligé de remplir la totalité d'un récipient trop grand, reste assez molle. C'est notre dernière course. Le 4 pour Chris, le 3 pour Garance, gagnants tous les deux. « Ça ne veut rien dire, les deux gagnants, vous êtes sûrs que vous avez un billet perdant » Julia. « On s'en fout » Garance. Le 3, le 4, le 3... le départ d'une course de 361 mètres est très important. Dès le départ, on sait déjà que le 4 ne gagnera pas. Reste le 3. Il est placé. Rares sont les chiens, contrairement aux chevaux, qui remontent dans la ligne droite du poteau. Mais le 3 fonce. Plus qu'une demi-longueur. Plus qu'une tête. L'arrivée est là. Photo finish encore. Mais nous sommes tous persuadés que le 3 a gagné au poteau. Il faut attendre. Et la photo et le numéro apparaissent. Premier : le trois. A 5 contre 1. Ça devrait nous faire dans les 25 $ de rentrées. Nous attendons. Garance est fière et saute de joie. « On a gagné, on a gagné ». C'est elle qui a joué le 3. Julia grand sourire. Félix déstressé. Nous passons à la caisse. 46$ ! Enorme. « On revient demain ? » Félix.

7000EME PHOTO NUMERIQUE DEPUIS LE DEPART !!!Vendredi 15. Pour le déjeuner de midi, nous avons nos habitudes chez des chinoises vendeuses de maxi-makis (rouleaux géants de riz et poissons crus ou crevettes et avocats dans des feuilles d'algue). Un vendredi, ça tombe bien. Courses au Salamanca Fruit Market, pour la nourriture du corps, au cœur du petit carré branché de la ville en bordure de port, plus près des marchés bio des dimanches matins du New York City hype que de la Meseta espagnole. Musée de la marine pour celle de l'esprit, mais, seuls dans cette maison Georgienne, on est là plus dans pêcheur d'Islande qu'au Trocadéro à Paris. Les deux papys de l'entrée passent une bonne heure au téléphone pour nous trouver un yacht club qui mette à notre disposition un bateau pour faire de la voile. A Hobart, le yachting, c'est sérieux.

IMG 7002 HOBART ECOLE SUR LA TERRASSESamedi 16. Les petites journées de bonheur portuaire se succèdent à Hobart. Choupie prépare les prochaines étapes : Hong-Kong, Shanghai, Pékin. Les Grecs de Tasmanie investissent un hangar des docks pour y déployer une fête aux racines méditerranéennes mais aux accents océaniques. Cultivés encore mais déjà entrés dans l'ère du marketing, ils sculptent « en direct live », devant l'entrée un cheval de Troie dans un énorme tas de sable. Pourtant l'entrée est gratuite. Choupie et Chris dînent pourtant sous leur hôtel, sur les quais, au fish & chips paraît-il institutionnel d'Hobart. Effectivement, il ya du monde. Sans chips, pour cause d'expériences multi-malheureuses de pommes de terre inconnues molles et jamais cuites. Sans fish panné. Juste du fish grillé et des calmars, pannés eux, dernière concession à la cuisine locale. Masterchef Pro, jeu de chaises musicales pour cuisiniers professionnels, se dispute notre antenne avec MKR (My Kitchen Rules), course à élimination de « la cuisine pour des nuls à la télé pour vous rassurer à la maison ». Et à la fin, les bons et gentils gagnent. C'est fou comme dans un pays où on mange aussi mal, ils puissent être aussi fascinés par la cuisine. Ou alors c'est nous ?

Yvan Stefanovic

Coiffeur dans Liverpool street. Le nom est inscrit sur l'enseigne. « Quelle coupe ? ». « Plus court, c'est tout. Merci. Vous êtes Russe ? ». « La coupe européenne alors, pas australienne. Non, je suis de Croatie. Je suis arrivé ici il y a 51 ans. Le mobilier je l'ai acheté quand je me suis installé ici. Non, au début, pendant deux ans, j'ai construit le pont. Je ne parlais pas anglais. Il y avait de tout, pour la construction : des Polonais, des Russes... Après, je parlais anglais et j'ai ouvert le magasin. Pas un seul tué pendant la construction du pont. Et puis quelques années après, une dizaine de tués à cause d'un bateau qui a détruit le pont. Non, j'étais déjà coiffeur. Coiffeur à 21 ans. On était en Croatie parce que la famille avait fui Hitler. Et puis j'ai fui le communisme en Yougoslavie. J'anime une émission de radio. Une fois un professeur de Croate a entendu l'émission et il m'a demandé comment je pouvais parler aussi bien croate. Comme si on pouvait oublier sa langue ! Non, j'ai arrêté le football. 600 matchs, de 6 ans à 46 ans. Comme joueur et comme entraîneur. Sauf pour le tournoi annuel croate. Vous voyez, c'est sur le journal. Tous les ans. Ce n'est pas tellement pour le foot, mais je rencontre beaucoup d'amis, on mange de la nourriture croate. Non, c'est qu'ici, ils n'ont pas les mêmes habitudes que nous pour la cuisine. Mais les produits sont bons. Ils ne les préparent pas comme nous, c'est tout. C'est bien un an de vacances. Il faut les moyens. Ça coûte au moins 100.000$. J'ai deux filles. Une à Sydney et l'autre à Melbourne. Celle de Sydney travaille dans un salon de coiffure qui appartient à des chinois. Elle n'est pas heureuse. Elle a voulu revenir. Je lui ai dit non. La barbe, je n'ai pas le droit. A cause du Sida. Personne n'a le droit de raser au rasoir en Australie. Si je vous rase, c'est 1000$ d'amende. J'ai envoyé 10.000$ en Croatie pour soutenir le pays. Tout le monde fait ça. Il y a un Croate de Perth qui a envoyé un chèque de 1 million de dollars. Il n'a même pas voulu donner son nom. Juste le chèque. Regardez. Ça, il n'y a pas grand monde qui a ça. Un certificat pour la qualité de mon émission de radio. Pendant 30 ans. Il n'y a pas grand monde qui a ça. Vous voulez du gel ? Non, vous préférez naturel. Non, je ne suis jamais retourné en Croatie. Ça ne m'intéresse pas. J'ai 600 chaînes de télé. Je ne manque pas un seul match de foot. C'est le Real Madrid que je supporte, parce que mon joueur préféré c'est Ronaldo. Je n'aime pas Messi, le petit rat. Je regarde les informations de Croatie tous les jours. Et je les appelle souvent. Je leur dit la météo qu'il fait là-bas. Ils me demandent où j'habite. Je suis arrivé ici en 1961. Ça m'a fait plaisir de parler avec vous ».

IMG 7009 HOBARTDimanche 17. Promenade matinale en amoureux pour les parents à travers Battery Point, petit cap qui contrôle l'entrée du port d'Hobart. Les canons ont été remplacés depuis longtemps par des maisons, les anciennes, en bois modestes, à flanc de colline, les nouvelles, près de l'eau, plus opulentes et en dur. Le vrai quartier british, avec rosiers, pelouses, petites fenêtres à rideaux brodés, lumière repoussée à l'extérieur. Image de tranquillité extrême à l'extérieur. Que se passe-t-il vraiment à l'intérieur, s'il s'y passe quelque chose ? Par les escaliers qui rappellent Saint Malo, on descend à Salamanca Place, entrepôts rénovés, galeries d'art et restaurants, qui rappellent Saint Paul de Vence. Au café branché de style années 50' : thé acceptable une fois lacté et sucré, médiocre cappuccino, deux améliorations au très ordinaire australien. Nous nous sentons tous bien à Hobart, et aussi dans notre cabine de pont, face aux mouvements du port, que nous ne quittons plus, sauf forcés par le frigo vide ou les femmes de ménage armées d'aspirateurs dorsaux comme dans le film Ghost Busters. Sur les quais, les langoustes sont malheureusement déjà parties. Et les campagnes de pêche durent 2 à 3 semaines. Un peu trop long pour grimper à bord et partir au large. Nous reviendrons.

Sing Australia

Comme en Ecosse ou en Irlande, la cuisine est mauvaise et l'ambiance est bonne : détendue, chaleureuse et on sait chanter. Alors, le dimanche matin, la chorale Sing Australia chante à Salamanca Square. Sur la petite estrade déborde une cinquantaine de soixantenaires chanteuses et chanteurs en uniforme volontaire, emmenés par un pianiste à boucles violettes et Colin Slater, leur chef entraînant. La force des Celtes et des Gaéliques, c'est leur côté grégaire, insubmersibles dans la tempête froide. Ici c'est un peuple dont tous les ancêtres ont souffert, ont tous traversé la mer, à l'époque de la dure et incertaine marine à voile. Des temps pas très anciens de leur histoire, ils ont gardé cette capacité à saisir l'instant simple, à faire bon feu de tout petit bois, à accueillir l'immigrant. Pour faciliter l'intégration, le chef choisit ce qui se rapproche le plus du français dans le répertoire de la chorale, une chanson populaire espagnole : Besa me. Et Chris monté sur l'estrade, chante bientôt en anglais et en espagnol, au milieu de la chorale Sing Australia, place Salamanca, un dimanche matin à Hobart, Tasmanie.

DSCN0224 BYE BYE HOBARTLundi 18. Nous ne sortons plus de notre cabine avec vue. Juste un aller-retour pour aller acheter des maxi-makis et rêver de monter une chaîne de magasins de ce type en rentrant. Hobart s'est imposée sans forfanterie au Panthéon de notre tranquillité voyageuse familiale. Signe d'un bonheur paisible, tout le monde travaille dans la lumière avec le sourire et une seule activité dans la journée semble trop chère payée. Même un coup de téléphone à Sailability, association à but non lucratif du Rotary dont les petits voiliers sous nos fenêtres proposent des sorties dans la baie aux handicapés, familles bienvenues, ne sera jamais donné. Il reste tant de choses à faire ici. Un dernier mauvais fish & chips. Nous reviendrons, c'est sûr. Chère Hobart.

En hausse : le niveau scolaire

En baisse : le besoin des grands espaces libres

La phrase du jour : « On a bien fait de venir en Tasmanie » Félix