Myanmar 1

Le pays des gens gentils
Le Nord Est

 

J105 mercredi 19 décembre Bangkok/Rangoon température 35°/25° chaud et humide puis agréable

Bon anniversaire Choupie. Loin de chez nous, loin de la famille, loin des amis. Pincement au cœur à Bangkok avec en plus la perspective d’un Noël en petit comité sous des tropiques sans neige.

« Aujourd’hui on est en Birmanie. C’est chouette ! » Félix. Pour le transfert d’une capitale à l’autre, faute de pouvoir garder l’apparthôtel tard dans la journée et refoulés à l’intérieur climatisé par la chaleur et l’humidité thaïs, nous choisissons l’option dure unanime : partir directement, sacs organisés (les deux qui resteront à Rangoon et les trois que nous emporterons avec nous), de l’Urban Saturn vers l’aéroport et attendre plus de cinq heures sur place notre vol de 19H20. Longue journée d’attente et plaisirs du voyage en avion. Vaine recherche trop précoce de l’affichage du guichet d’enregistrement. Poste. Répartition des surcharges de poids dans les sacs à dos. Attente. Spot internet squatté par ses spécialistes en pantalons élargis qui posent leur vrai baroudeur : barbe des plusieurs jours et coupe de cheveux actuelle pour les garçons, bracelets à toutes les extrémités pour les filles, tatouages pour tous, chapeaux pour certains. Restaurant oubliable et oublié. Attente du guichet d’enregistrement. Attente de son ouverture. Queue en première position. Arrivée des hôtesses. Resquille d’un Birman à la minute de l’ouverture du guichet. Enregistrement. Passage de la police. Passage du contrôle des bagages à main. Les Thaïs, toujours sympa avec les photographes, évitent aux pellicules photo le scanner taggé en gros « filmsafe ». Marche jusqu’à la future porte d’embarquement. Attente. Lecture pour les uns. Tentative de cadeau de Noël pour les autres. Spectacle du monde pour tous. Attente. Ouverture de la zone d’embarquement. Léger déplacement physique. Internet indisponible malgré les panneaux indiquant wifizone. Attente. « C’est long » Félix. Embarquement enfin. Attente debout dans la passerelle d’embarquement. Tiens, on nous a épargné le bus et le tarmac. Assis enfin dans l’avion. Attente du décollage, avec une heure de retard. Arrivée à l’aéroport vers 13H. Décollage vers 20H. Sur le sixième siège de notre rangée : une poupée Thaï ou Birmane, maquillée par L’Oréal, Shiseido et Estée Lauder réunis, habillée très très court en Daisy la femme de Mickey, avec les pattes de canard dessinées sur ses collants et des ailes débordant largement de ses énormes chaussures rouges à hauts talons épais. Un autre monde, qui échange doctement et avec effusion communicative d’une allée à l’autre sur les publicités du magazine de la compagnie aérienne birmane. Dernier plaisir de l’avion, son excellent sandwich au jambon asiatique accompagné d’une pâtisserie qui tient lieu de gâteau d’anniversaire pour Choupie. Une épreuve.

Vol sans problème. Passeports étudiés par un militaire souriant parlant anglais, dont le vert de l’uniforme et l’étoile rouge qui l’accompagnent sentent la junte fraiche et proche. Minibus Toyota neuf vers le Classic Inn, notre boutique hôtel très charmant en teck, défendu par « une » cerbère accrochée à son anglais excellent autant qu’à son tiroir caisse en dollars cash uniquement. Premier dîner birman : très fine cuisine de légume peu épicée. « Bon anniversaire ma plume ». Heureusement, nous avons un magnifique pashmeena châle comme cadeau depuis Bénarès.

En hausse : le monde unifié, notre doute

En baisse : l’Asie du sud rêvée

La phrase du jour : « Je ne vois pas pourquoi on va en Birmanie après le Bhoutan » Félix

J106 jeudi 20 décembre Rangoon/Taungoo température le jour 25° et sec, nuit fraiche

Petit déjeuner agréable avec option birmane de riz aux haricots ou nouilles au bouillon de coco. Bye Bye cerbère. Bonjour SO’, notre nouveau chauffeur souriant. Nous tirons le maximum de devises locales (Kyat, prononcer Chiattes, ce qui fait rire Félix) pour les menus frais en prévision du Myanmar sans cartes bleues et n’acceptant que les billets dollars en parfait état. La visite dans la belle maison de l’agence Gulliver, le long de la berge du lac practice de golf en face, nous montre qu’on peut encore vivre agréablement dans cette Asie en pleine mutation. Belle vue tranquille sur les nénuphars et Rangoon depuis la terrasse sur le toit, règlement des derniers détails de notre périple au Myanmar, d’abord entre nous cinq, puis rejoints le 31 décembre par Gilbert et Evelyne (grand-père et sa compagne). Merci Renaud, pas vu le grand chef Hervé Fléjo. 

 Longue route à égale distance du Bhoutan et de l’Inde. Elle emprunte aux deux, mais plus à l’Inde. A Bago, nous refusons le restaurant pour touristes à minibus bien alignés, pour le suivant, 100% local. Enfin une expérience : petites crevettes séchées piquantes intéressantes, grosses crevettes aux pommes de terres excellentes, larges soupes aux racines non commandées, poulet en sauce lourde piquante, porc en gras dans la même sauce, riz blanc et, offert par la maison, un bol d’herbes vertes macérées qui une fois dans la bouche rappellent fortement le purin de cheval (ou l’odeur de « l’or brun liquide », pour les jardinier en terrasse). Seul Chris a tenté sa chance. Les petites boules dans le bocal en plastic, ne sont pas des œufs pourris, mais des dattes confites au sucre qui emportent l’adhésion de tous, sauf Garance, définitivement sur la défensive dans cet environnement de carbet au sol en terre battue, loin de ses critères d’excellence personnels. Les restaurateurs, charmants birmans, tout sourire de nous avoir régalés et nous, ravis d’avoir évité le restaurant labélisé touriste-compliant. « C’était limite, mais intéressant et on a mangé des choses nouvelles, ce qui n’arrive pas tous les jours » Chris. « Pourquoi limite, pas du tout… » Choupie. « Moi, je préférais encore le riz au chili with cheese du Bhoutan » Félix.

Arrivée après la tombée du noir au Myanmar Beauty hôtel du Docteur Chan. Rude lieu au milieu de grands arbres, qui doivent faire de l’ombre quand il fait chaud, mais rendent l’atmosphère peu propice à l’euphorie quand il fait déjà sombre. Les chambres, très simples, sont dans le même goût sobre-sombre. Le Myanmar risque d’être long. Plaisir du voyage, dans la salle commune, nous rencontrons Claudia, journaliste allemande et Hans, artiste peintre hollandais, parlant tous deux parfaitement français, qui ont, depuis 1991, un concept à eux : tous les un an et demi à deux ans, une période de 3 mois de voyage dans une zone. Après avoir beaucoup visité l’Amérique du sud, qu’ils adorent, ils viennent maintenant en Asie du sud est. Echange d’impressions concordantes, sur l’évolution du monde, la difficulté de plus en plus grande de trouver des endroits reculés ou authentiques, la simplicité du contact sud-américain pour les hispanisants. A 350$ (dont une grande partie va tomber dans la poche des militaires ou de l’administration, la Junte et ses amis donc), la journée de 6 heures d’aller-retour, pour aller visiter le camp d’éléphants pendant trois heures, et devant le peu de motivation des enfants, nous abandonnons l’idée.

A table, tarot d’attente du dîner pendant une heure. Pas de carreaux aux grillages des chambres. Draps et couvertures 100% acrylique. Eclairage pauvre qui participe au sordide du lieu.  Eau froide uniquement. Gros cafard mort dans la douche salle de bain au sol trempé. « Si j’étais toi, Christophe, je prendrais quand même une photo ici… » Choupie. Coupures de courant birmanes, mais pas de coupure pour le haut parleur des prieurs qui se relaient 24 heures sur 24 au micro pour rappeler à la population qu’ils sont en train de sauver leurs âmes. Ambiance… Pour tuer la peur, fantastique discussion d’après-dîner avec les enfants qui analysent avec beaucoup de finesse l’état du monde, le sens de notre tour du monde et la suite du voyage.  

L’état du monde

L’Asie du sud-est est partout plus ou moins pareille : bruyante, sale, sans endroit tranquille où se poser. Il est très difficile de faire l’école. « On a fait le mieux, le Bhoutan et le pire, l’Inde. Le Myanmar, c’est entre les deux » Félix. « La Thaïlande pour les centres commerciaux, on s’en fout » Julia. « Non ! pas moi… » Garance. « On a l’impression de ne pas avancer et de revenir au même endroit. Encore quand on roule toute la journée, on voit des trucs et on est bien à l’intérieur » Julia. « Oui, dans le minibus, on est à la fois dedans et dehors » Félix. « C’est impossible de rentrer en contact avec eux. De toute façon, on ne comprend pas leur langue et ils ne parlent pas un mot d’Anglais » Julia. « Moi je croyais que le tour du monde ce serait différent tout le temps. Maintenant il faut quitter l’Asie, parce que la Chine et le Japon, encore trois mois, ça va faire trop » Félix. « Moi je dis que tant qu’on est là, il faut voir ce qu’il y a à voir. Et le Japon, j’ai vraiment envie d’y aller » Garance.


J107 vendredi 21 décembre
Taungoo/Pyin Oo Lwin température 25° le jour très frais la nuit

Le matin, spectaculaire petit déjeuner dépaysant et sourire birman. Longue route d’environ 8 heures aujourd’hui jusqu’à la montagne du nord-est. Nous choisissons la nouvelle route, moderne, sûre avec ses quatre voies et terreplein central, droite, déserte car payante, sponsorisée par les chinois qui construisent leur accès à la mer, mais au revêtement en béton (il y a mieux ici à faire avec les dérivés du pétrole). La longue route, enivrante et berceuse comme la longue prière.

Le seul intérêt de cet effort, en minibus vers le nord au lieu de l’avion, c’est le passage par la nouvelle capitale, Nay Pyi Taw, en cours de construction et réputée sans aucun intérêt touristique. La junte s’y met à l’abri des révolutions de la capitale économique et politique, Rangoon, au milieu d’une immense zone semi-aride totalement désertique. Avec uniquement les apparatchiks, leurs sbires qu’ils vont vivre, l’armée en force qui protège la zone et une autoroute à 12 voies, sans terreplein central cette fois, qui permet aux avions gros porteurs de se poser puis redécoller chargés de quelques valeurs et des familles, les huiles du régime sont à l’abri des surprises et du besoin. La Brasilia birmane a été financée, par les Chinois, à hauteur de 60 milliards de dollars, remboursables en matières premières (gaz, bois de teck, pierres précieuses, riz, fruits, légumes…) et certainement aussi en tarifs préférentiels dans les futurs ports sur le golf du Bengale, qui feront gagner plusieurs semaines de transport et concurrenceront avantageusement Singapour. On est loin de Chandigarh à Nay Pyi Taw, ville en construction sans aucun projet urbanistique. Le « centre ville » le long de la 6 voies goudronnée (pour l’accueil de chefs d’Etat étrangers) au chapelet d’hôtels aussi nombreux que gigantesques, est agrémenté d’un hypermarché, d’un centre commercial, d’un futur musée des pierres précieuses et de quelques ronds points, le tout en large retrait de la route. Les « habitants » sont regroupés dans des immeubles de 6 étages dont les toits verts en pointe sont peut-être un tribut à l’architecture pseudo-tropicale ? Qui peut vivre ici ? Quelle vie peut s’accrocher là ? Vers la sortie du monstre rigide et froid, un gigantesque stade dans lequel devrait tenir tous les vivants à la ronde… mais pas forcément uniquement pour venir y voir jouer au foot… « Pour moi, c’est ça, le tour du monde » Félix. La dictature militaire se paye une ville pour garantir sa tranquillité le temps de se construire une virginité « libérale » toute neuve, ou de faire suffisamment de provisions de devises dans des coffres « à l’étranger ». Certainement les deux. Cependant, les habitudes étant tenaces, les péages sur la nouvelle route sont prohibitifs et les petits hôtels indépendants doivent, de temps en temps, cotiser pour les bonnes œuvres de l’armée omniprésente. Quant au gens importants et hautains qui ont mangé à côté de nous à midi dans un lolo local, ont-ils payé leur addition après notre départ ? Pour sortir de la ville en fin de construction, on emprunte quelques déviations de chemins de terre. Bravo messieurs Niemeyer, mort à plus de cent ans, il y a quelques jours, au travail chez vous à Rio, pour Brasilia et Le Corbusier et Jeanneret, pour Chandigarh si bien réussie.

Passage par Mandalay. De plus en plus près de l’Inde pour l’ambiance et la propreté. Puis route dans la montagne vers Maynio (nouvellement Pyin Oo Lwin), fondée par les Anglais toujours friands de villégiatures fraiches, derrière les camions allant livrer leurs pastèques à la Chine occupée à fabriquer. Notre gite du jour, ancien quartier général des services secrets anglais dans la zone, est un charmant cottage anglo-normand face au lac. Nos deux grandes chambres d’angle au premier nous enchantent. Au dîner, nouvel échange, avec un couple very British indeed. Lui, patron d’une compagnie de bateaux pour touristes, elle, excentrique parfaitement dans le ton digne anglais. Peu d’informations nouvelles, mais des confirmations. Il paraît que le peuple birman déteste les Chinois, colonisateurs depuis plus de 20 ans ici. La nouvelle capitale ne résistera peut-être pas à la visite d’Obama et au pouvoir de la télé satellite, destructrice de structures sociales mais aussi de dictatures.

En hausse : la discussion

En baisse : les illusions

La phrase du jour : « On ne comprend pas ce qu’on fait ici » les Enfants

L’état du monde

L’Asie du sud-est a vécu. Le monde suave de la douceur sans bruit n’est plus. Nous nous épuisons à le traquer, alors qu’il a disparu. Il reste certainement des poches de résistance passive, mais tellement difficiles à atteindre, en voie de disparition tellement avancée, qu’elles ne font plus la substance de cette partie du monde. Il faut nous résoudre à abandonner cette image du passé et accepter un monde qui a changé, même si nous en voyons les limites et les impasses. Lancé dans un développement effréné, ce monde s’efforce de reproduire les codes d’un autre, vu à la télé, mais dont il n’est pas la source et qu’il n’a pas le temps d’assimiler. Sortir de la pauvreté, respirer après la tyrannie, on comprend qu’on n’ait pas envie de se poser de questions collectives trop métaphysiques dans ces moments-là. Et pourtant. La destruction du cadre de vie, la perte des savoir-faire ancestraux, l’explosion sans remplacement des structures sociales, tout cela a un prix. L’Asie, souple, agile, rapide, jeune, arrivera-t-elle à assimiler ses pertes ?

Il n’y a rien à juger. Encore moins à essayer d’aider, d’encadrer, de fléchir. Cette partie du monde est lancée dans une direction qui lui appartient. Elle aboutira là où elle s’est volontairement ou inconsciemment projetée. En partant d’un passé sans histoire commune, même pas les guerres, et d’une société très majoritairement acculturée au nouveau monde, où va-t-elle ? Une collection de photos de sites fera certainement recette parmi les touristes, un certain temps. Jusqu’à ce qu’ils ne se tournent vers un autre pâturage. Comme nous…

J108 samedi 22 décembre Pyin Oo Lwin température parfaite, chaud au soleil, frais à l’ombre, lumière belle

A Pyin Oo Lwin, on nous a conseillé les jardins. Notre premier coin de l’Asie du sud-est rêvée. Belle lumière matinale d’automne à 1000 mètres d’altitude, grand ciel parfaitement bleu et clair, jardins parfaitement tenus donnant sur un lac et ses deux petits ilots rattachés aux berges par d’élégants ponts en bois comme sur les photos des restaurants vietnamiens, arche, Père Noël géant et nom de la ville recouverts de fleurs (en papier) propices aux photos souvenir. Superbe palais des thés en carbet, meublé avec d’énormes troncs ou planches, qui montrent à la fois la connaissance du bois et le goût des birmans. Forêt de bois fossilisés (nous en voulons un poli porte-bonheur pour la maison à Bruxelles). Musée des fossiles. Arboretum des bambous géants aux troncs vert, strié de jaune, vert et marron, clairs ou sombre, fin ou larges. Verger tropical. Musée extérieur des superbes et innombrables orchidées. Spectaculaire collection de papillons, lucanes et scarabées géants. Singes hurleurs petit format qui s’approchent pour finalement attraper une banane lancée par des écoliers. Le tout au milieu des Birmans en piquenique de fin de semaine et sans le moindre touriste. Simple et tellement bon

Déjeuner dans le quartier musulman, où le maître d’hôtel aux dents rouges de noix de bétel est d’origine bengali, sa femme du Tamil Nadu au sud de l’Inde et sa vraie profession professeur d’anglais. La complexité de la Birmanie, au carrefour des Thaïlande, Chine, Inde, Bengladesh, Laos, presque Bhoutan et composée de très nombreuses ethnies hétérogènes, voire rivales, transparaît ici. Table couverte des currys commandés et de leurs petites soucoupes  d’accompagnements variés. Meilleur qu’en Inde et aussi gras. Un peu plus loin, le marché local, instructif, pauvre, (même l’animalerie proposant des perroquets d’Afrique à 2000$) et animé. Rien pour les touristes ici. D’ailleurs, il n’y en a pas un seul, à part nous.

Fin de journée occupée pour les parents par un rapide passage avec Julia dans une plantation de café, puis par la recherche désespérante de chambres libres et accueillantes pour la nuit du 24 décembre. Il faut bien se rendre à l’évidence : il n’y en a pas à Pyin Oo Lwin. Don Camillosur Youtube à cinq dans le lit, puis grande discussion à propos du tour du monde, tous blottis serrés, sous la double couverture de la grande chambre humide des parents.

En hausse : l’émotion

En baisse : l’école

La phrase du jour : « Moi, si je rentrais maintenant, je dirais à mes potes que c’était génial » Félix. « Moi, que j’ai beaucoup changé, que je ne suis plus pareille » Garance. « Moi, j’avais plein de questions, je pensais que j’aurais des réponses et j’ai encore plus de questions maintenant » Julia

L’état de notre petit monde

Fatigués après plus de trois semaines à l’arrêt en Thaïlande ? Chacun expose calmement et avec beaucoup de recul  sa façon de sentir les choses, ses attentes, ses craintes. Pourquoi être parti ? Que retirer de cette première partie du tour du monde ? Faut-il persévérer si c’est si terrible ?

Qualité de l’écoute. Attachement au tour du monde, voyage intérieur sans concession qui met tout le monde à nu, dont chacun retire énormément. Compréhension mutuelle. Amour partagé. Volonté d’apporter quelque chose de constructif et d’aider le groupe. Cœurs ouverts. Un grand moment d’émotion intense. La difficulté, la mise en danger et la fatigue ont eu raison des résistances de chacun. Les temps faibles du voyage font les temps forts du cœur. Perdus à quelques heures des limites ouvertes du Myanmar, un tournant majeur de notre voyage familial et personnel. Un moment important dans la vie d’une famille. Chacun dort plus léger et plein d’espoirs revivifiés.

J109 dimanche 23 décembre Pyin Oo Lwin/Kyaukme température parfaite bonne lumière 

Nous quittons à regret notre QG cottage anglais, glacial mais charmant. Pyin Oo Lwin mérite son surnom de « ville la plus froide du Myanmar », de plus humide aussi. « C’était paisible ici, je serais bien resté plus longtemps. Ça sent vraiment le tour du monde » Félix. Route vers Kyaukme et Hipsaw, avec le projet de nous arrêter dès que nous aurons trouvé un éventuel nouvel endroit accueillant pour « passer Noël ». Noël, un vrai cap dont la rigueur de la solitude nous effraie. Il n’y a pas vraiment un grand choix  : une guest house au premier stop, au second, une autre plus une auberge de jeunesse. A la sortie de Pyin Oo Lwin, un grand bouddha en marbre blanc à destination de la Chine s’est jeté du camion et a décidé de rester là. Les bouddhistes, toujours attentifs à ce genre de signes, ont décidé de le tirer jusqu’en haut du petit morne et de lui construire un temple devenu l’attraction dorée de la région en quelques années. Ambiance birmane, maintenant typique, de fête foraine avec musique de haut-parleurs, noria de camionnettes débâchées transportant des femmes en grande tenue de soie peu sauvage et maquillage théâtral, pieds nus pour rentrer dans le périmètre d’attraction magnétique de la statue dont la tête est relevée par des ronds de leds psychédéliques à dominante bleue. « C’est moins fin qu’au Bhoutan » Félix. Ferveur, animation, bruit, mais ce sont les montagnes de billets dans les boites en plexiglace qui stimulent le plus l’imagination des enfants. « J’adore les montagnes de billets » Garance qui dépose en lieu saint les fleurs achetées sur le perron et fait un vœu. C’est dimanche. Photo du dimanche au soleil. On est loin des croix sanglantes, des mortifications silencieuses collectives et des pêchers capitaux. Chris participe à l’allégresse locale en sonnant joyeusement une énorme cloche avec un gros bout de bois poli.

La route est celle qui mène vers les montagnes interdites, impasse pour les touristes, passage vers la chine pour les camions. Coïncidence ? Petite tranche de Myanmar au bord de la route : banyans aux troncs énormes, plantations de tecks, riz et maïs en grain au séchage, plaque rouge indiquant «  regroupement national pour la démocratie », le parti d’AAn San Suky, belles femmes en chapeaux traditionnels aux formes élégantes certainement codées, camions au ralenti dans les deux sens dans les lacets des gorges.

A Kyaukme (prononcer Chiomé), vers 13H, notre seul stop possible est le bon, à la guest house A Yone Oo. Arrivés les premiers, nous avons le choix des chambres et en choisissons trois, proprettes, bien ensoleillées, avec vues sur les toits de la ville, qui nous serviront de chalet pour fêter Noël sans internet ni téléphone. Le grand intérêt de Kyaukme, c’est qu’elle n’en a aucun et un seul logement possible, le nôtre. Ainsi, pas de touristes, ou très peu. Une petite bourgade active, écartée de quelques kilomètres de la route principale, où nous nous trouvons bien à flâner dans les rues, manger chinois des travers de porcs frits, visiter le marché des fruits, légumes, poissons et crevettes séchées et bazar local mélangé à du chinois importé. Chris offre des œillets et des roses aux filles dont l’instinct les mène à la boutique de strass pour la soirée de Noël. Félix y déniche une magnifique ceinture ska en plastic, assortie à ses Converse thaïlandaises. Tarot français, foot anglais à la télé, thé et quatre-quarts birmans en chambre, nous incitent à sauter le repas du soir, tous entassés heureux dans la petite chambre carrelée des parents.

Pour les journées des 25 et 26 décembre, Niang-Niang (en anglais 9-9), le guide star des magazines et des trekkeurs, nous organise une petite marche de deux jours chez les « ethnies ». Le tour du monde se relance doucement.

En hausse : le Myanmar

En baisse : le doute

La phrase du jour : « Tu as passé une bonne journée papa ? » Garance

J110 lundi 24 décembre veillée de Noël à Kyaukme température et lumière parfaites

Les enfants auraient aimé du froid, de la neige, un père Noël, des cadeaux et surtout la famille et un gueuleton bien français. Les parents aussi. Notre petit groupe léger est immergé dans le grand bain du grand voyage. Dans la cour en bas, débarque par bus, une horde d’une vingtaine de trekkeurs nordiques hollandais. A les voir investir le lieu, le remplir en un instant de leur logique propre, vivre en autarcie sur l’énergie de leur groupe et repartir aussitôt couverts de crème solaire, nous mesurons la différence d’exposition entre eux et nous, notre éloignement, la fragilité de notre petite embarcation, mais aussi sa souplesse et son côté écologique et écoethnique. Même en touristes, nous ne voyons pas le même Myanmar qu’eux.

Les enfants, entraînés par Choupie, casent un peu d’école raccroc. Chris se fait propre, coupe de cheveux plus barbe, et flâne en ville. L’intérêt d’un endroit où il n’y a rien à faire c’est qu’on y prend le temps. Découverte du tranquille marché couvert tenu par les femmes. « Ils n’ont jamais vu de touristes ici… ». C’est là que nous déjeunons de soupes aux nouilles blanches de riz, agrémentées d’une demi-cuillère de tomates à l’ail, de quelques grammes de poulet, d’herbes et de savoir-faire. Pas un bruit sous ces halles ouatées en teck remplies de vêtements, de poissons séchés, de produits de beauté, de fruits et légumes, de produits divers, voire indéterminés... Félix plait beaucoup aux femmes. Garance est la vraie star du marché et recueille tous les sourires et les compliments. Pour parfaire sa tenue traditionnelle trouvée un peu plus tôt, elle choisit un magnifique chapeau pointu de paille de riz jaune finement tressée. Nous agrémentons l’arbre de Noël. Bout d’après-midi à la salle internet du coin, sur Skype, pour souhaiter Noël à la famille, aux amis, pour nous sentir moins isolés.

Bouquet de roses et d’œillets dans son vase en demi-bouteille plastic, sapin de Noël en ballons de baudruche multicolores agrémentés de quelques messages personnels doux. Petite montagne de cadeaux élégamment disposés. Nous préparons Noël. Sans Garance un peu malade, dîner chinois pantagruélique au Yunan, loin du chapon farci de Gilbert à Nice et des agapes gasconnes de Toulouse. Retour à notre quartier général. Garance va un peu mieux et la perspective des cadeaux aide bien… Dans le désordre des pays, des trouvailles et des destinataires on trouve sous notre joyeux arbre en ballons : une tenue traditionnelle birmane et son chapeau, deux paires d’écouteurs Beat, une trousse de toilette design Zip Zap, un parfum Hermès Un Jardin sur le Nil, un bon pour une planche de surf All Merrit à Hawaï, un diaporama graphique de Garance pour Maman, un autre, tout aussi design, pour Papa (Garance), un Ipad blanc et sa coque bleue (les enfants n’en reviennent pas), un marque page maison plein de poésie et d’amour en forme de mappemonde (Julia), un texte magnifique à destination de toute la famille (Félix), un sac de dattes au sucre, une montre Swatch 100% blanche, des boucles d’oreilles pendantes, une peluche doudou toute douce, un coupe ongle de compétition, deux teeshirts lookés Rip Curl girls. Pas mal pour un Noël improvisé au bout du monde… Surtout une grande bouffée d’amour et de tendresse partagée. Un Noël dont nous nous souviendrons tous.

En hausse : le bois de teck partout : maisons, bancs, planchers, escaliers, pilotis, tabourets…

En baisse : la poisse française

La phrase du jour : « C’est pas mal, finalement, que les gens ne soient pas tous pareil » Félix

Poils à Kyaukme

Chris prépare Noël en passant chez le coiffeur rafraichir sa coupe qui date de Dehli. En Asie, comme dans toutes les zones pauvres, les échoppes sont très petites, quelques mètres carrés à peine, vides ou encombrées d’un fatras extravagant, tenues par une seule personne, qui semble ne jamais avoir rien à faire. Ici, par une fille très grasse, ce qui est rare, aux mèches décolorées en orange typique, une partie tombantes, l’autre en picots défiant l’attraction terrestre, lèvres très pulpeuses et résidus de vernis à ongle usagé. Musique locale branchée à fond, elle sursaute de son lit pour accueillir Chris. « La coupe OK, mais pas la barbe ». Renseignement prix, c’est 1000 Kyats (1€). « OK » « Quelle coupe ? » « La même chose que là plus court ». « Français ! Quand je vous ai vu vous arrêter je pensais que vous étiez Indien et je me suis dit, qu’est-ce que viens faire un Indien ici… ». Sous sa doudoune noire enveloppante, la coiffeuse cache ses formes vagues, dont sortent ses grosses mains potelées aux ongles rouges par restes. Changement de CD, pour un style plus anglais-international, à base de you, me, tonight, tomorrow, love, beat, interprété par des artistes locaux. « You speak english very well ! » réponse : « OK ». Des copains ou parents à coiffure manga arrêtent leur moto chinoise pour prendre les dernières nouvelles dans le magazine de mode. Ils regardent Chris d’un air étrange. « I know France, I know Napoleon and Chanel ». Rayonnement éclectique éternel de ce beau pays. La coupe est très minutieuse, on n’a pas tous les jours un Français sur le fauteuil. A la réflexion, il semble bien que la coiffeuse soit un coiffeur,  ce qui expliquerait le regard interrogateur des cousins de passage vers le chaland et le je ne sais quoi de leur léger malaise non agressif. Chris sort relooké avec mèches picot au gel laqué. « Modern Asian Style », selon les termes de son hôte qui lui montre avec fierté sa pancarte extérieure indiquant son nom en birman, difficile à retenir, et en anglais « hair styling ».  

Chez le barbier expérience plus classique mais intéressante aussi. En attendant la fin de la coupe à la tondeuse du client précédent : échoppe d’à côté tenue par un travesti plus masculin et plus démonstratif que le précédent, rejoint bientôt par une vraie poupée homme en robe violette, fond de tient épais et long faux cils; vieux sage qui lit son journal imperturbable au bruit de la grand rue principale ; animation générale. En partant, le client précédent propose du tabac à chiquer que Chris décline en inclinant la tête « à l’indienne ». Le client demande si Chris ne prise pas. Confirmation. On se comprend en souriant sans avoir de mots commun. Peu ou pas de mots échangés avec Win Myint, le jeune barbier tout en noir gominé de près, sérieux et expérimenté. On ne parle pas avec le coupe-chou sous la gorge. Ici, on a un rapport différent selon le type de poil : le cheveu support à look, la barbe, ennemi à supprimer. Chris n’a jamais été rasé d’aussi près, changement de lame entre le premier et les deuxième et troisième passages. Il faut dire que la barbe est dure et ne datait pas d’hier. Pour 300 kyats (0,30€) et un sourire satisfait du barbier et du client, c’est donné.

J111+112 mardi 25 & mercredi 26 décembre Trek dans les villages  chaud le jour, froid la nuit, lumière belle

Jour 1 : aller

Partir faire un petit trek (deux jours une nuit), le jour de Noël, avec des enfants de 15, 13 et 10 ans, habitués au tout confort bourgeois occidental, relèverait, dans d’autres circonstances, de l’inconscience ou du pêché d’autorité. Vu de Kyaukme, cela semble normal à tous. Même la petite faiblesse gastrique de Garance ne nous refroidit pas. Juste So’, le chauffeur, qui reste introuvable au moment du départ, avantageusement remplacé par un touktouk. David, le jeune neveu de 9-9, guide star, nous ouvre la route. Dès la sortie de la rue principale, un autre monde se découvre au touriste : rural, multiculturel avec ses ethnies, ses regroupements chinois ou indiens, le tout fermement encadré par les écoles de l’armée, les camps d’entraînement de l’armée, les quartiers de l’armée.

Le trek démarre d’un village. Pourquoi d’ici alors que le touktouk pourrait continuer ? Peut-être pour se mettre en jambe avant les montées ? Il fait grand beau, David est très sympathique, les parents portent un sac chacun, les enfants, un pour trois. Garance est faible, doit se reposer par moment, le ventre vide de son dernier repas datant d’avant-hier soir, mais avance avec décision. Nous croisons 9-9 (Niang-Niang) qui s’étonne de notre « retard » sur l’horaire officiel et se charge d’acheter le même pantalon traditionnel que le sien au marché pour Chris. Pas certain qu’il fasse le même effet en changeant de mannequin, mais il fera un bon pyjama une fois en Belgique. Au fur et à mesure, les crevasses de la saison des pluies se creusent, les pierres apparaissent et la pente augmente. En milieu de matinée, dans le premier raidillon, Chris et David se relayent pour porter Garance. Les trois sont fatigués et ravis. Notre premier village piéton est Shan. Superbe dans sa simplicité totale. Les jeunes sont aux champs, les vieux sont aux travaux bourgeois : séchage du thé, du choux et de la moutarde, fabrication des grandes panières de bambou pour le stockage des feuilles de thé en attente de séchage, réfection des bordures du chemin, préparation des repas du soir, gardiennage des tout-petits. Nous prenons un excellent thé surélevé, sur la terrasse d’une superbe maison traditionnelle sur pilotis, piliers, charpente, escalier, bancs et table basse en teck, murs en bambou tressé, cuisine au feu de bois à même le sol, patine de collectionneur. « Ya », pour grand-mère, « Ta », pour grand-père, des noms parfaits à employer pour Choupie et Chris par la prochaine génération, plus un petit garçon intéressé et un chat dérangé dans ses habitudes. Calme, thé, bambou. What Else ? Le Ta sort sa pipe et nous scrute, derrière la fumée, de son regard perçant, amusé et détaché, pour ajouter la dernière touche à l’image d’Epinal que rien, même pas nous, ni la petite télé cathodique de la pièce centrale, n’est encore venu troubler.

Nouvelle petite marche en montée au milieu des bambous géants, des plants de thé qui attendent la saison des pluies printemps-été pour produire leurs jeunes feuilles tendres, des rizières déjà récoltées. Pour le repas de midi : nouilles de riz à la tomate aillée préparées par David dans une maison Palaung. Les maisons traditionnelles, sur pilotis, sont vides. Un grand espace central, où l’on se tient assis sur des nattes de bambou, certaines superbes, tressées très fin et patinées par des décennies de fumée, de sueurs et de frottements, une extrémité séparée par une cloison tressée abritant la cuisine, l’autre extrémité pour la chambre. Toute la famille, trois générations, habite là. La maitresse de maison toute de douceur s’occupe avec le sourire, sans interruption ni accélération, de son fils de trois mois. Cet arrêt nous laisse même le temps d’une courte sieste à même le sol dans un rayon de soleil. Repartir est difficile. Il faut réchauffer les muscles.

L’après-midi est moins chaud, grâce à une petite brise, à l’altitude qui commence à augmenter, aux ubacs ombragés. David, qui parle bien anglais, raconte le Myanmar assez librement, dans une zone traditionnellement rebelle au pouvoir central. Il y a un proverbe d’ici qui dit « travaille comme un Chinois, conserve ton argent comme un Indien et ne le dépense pas comme un Myanmar ». La fatigue se fait sentir, mais nous atteignons rapidement le dernier col avec vue sur Kyaukme au loin et notre village du soir à quelques hectomètres sur l’autre versant.

Maison traditionnelle à nouveau où nous passerons la nuit sur de fins matelas posés sur le sol et couverts de couvertures 100% chinoises peu chauffantes. Sans les sacs, qui avaient fini par peser, exploration du village jusqu’au monastère sans fioritures, en teck bruni et toit en tôle ondulée, gardé par des oies. A l’intérieur, lumière de circonstance, statues et couleurs chatoyantes bouddhistes habituelles, tout petits bonzes de 5 à 7 ans, en prière non encadrée encore assez désordonnée et espiègle. Farouches mais curieux, nous faisons connaissance rapidement avec les enfants qui rient de se voir sur l’écran de l’appareil photo. Aujourd’hui le principal n’est pas là. Les souris, encadrées par les jeunes adultes moines, dansent devant une vidéo de qualité et de production chinoises. A la sortie, nous croisons un couple de jeunes Belges très sympa. Echange d’informations.

Nuit avant 6 heures. Pas une lumière pour éclairer le village. Nous assistons, autour de l’âtre réconfortant de la « cuisine », à la confection de notre dîner au feu de bois. Cuisine écologique, végétarienne à base du très réputé et roboratif riz Shan, spécialement sorti pour nous qui ne le connaissons pas et de légumes de saison directement arrivés du champ (choux fleur, choux, carottes, pommes de terre), relevée par une omette d’œufs soufflés. Thé vert myanmar. Excellent pour la santé et la marche. A la fin du dîner, éclairé à la lampe à leds, il est à peine 7 heures du soir. Nous sortons admirer la vue de nuit sur les lumières de Kyaukme au clair de lune presque pleine. Joli, dans la douceur de la nuit tropicale en altitude. Touchant, par la gentillesse et la naïveté bienvenue de David, très impressionné par le spectacle qu’il admire pour la première fois. De retour à la maison, bien organisés en rang d’oignons par affinité calorifique, quand nous éteignons la lumière pour dormir. Il est 20H20. La nuit promet d’être longue.

La phrase du jour : « Ici, tu peux vivre bien avec peu » Garance. «  Je suis content que tout le monde soit à nouveau content » Félix. « On peut rester une nuit de plus. On est mieux ici qu’à la guest house » Garance. « Il est bon le chou-fleur » Félix. « Vous êtes bien les ici les kids ? » « TROP »

 

Nuit : longue

Il fait frais. L’air court sournoisement entre les planches espacées servant de murs. Tout le monde dort vite et bien après notre bonne journée de marche en montée. A minuit et demi, Chris est le premier à se réveiller. Puis David sort vers les toilettes. Chris en profite pour sortir de la maison. La nuit est très claire et parfaitement calme. On entend ronfler les voisins, les cloches des vaches et des buffles, des soupirs, des insectes et des oiseaux qui passent, un éternuement parfois. Choupie rejoint Chris.

Clair de lune

Assis au milieu de la rue centrale du village, en plein clair de lune, on prend conscience qu’ici, pas de vie privée, pas de tension vers l’avenir, juste une habitude qui se perpétue. Rien ne bouge ici. « Avancer » implique une attente, un apport extérieur, des échanges avec les peuples voisins. Se poser ici donne une idée de la vitesse à laquelle évoluait le monde au moment des communications orales, véhiculées à pied à travers des peuples voisins hostiles et concurrents. Ce sont la fixité et la lenteur qui sont la règle, certes soutenus par des mythes de déluges et des marabouts qui y puisent leur pouvoir. Cependant, la vraie lenteur, n’est pas due au poids de la tradition, mais à la résilience du quotidien d’hommes heureux.

Choupie repart se coucher, Julia débarque. Toilettes sauvages, nuit étoilée qu’aucune lumière et aucun bruit citadin ne perturbe. Vers deux heures du matin, la fraicheur nous repousse à l’intérieur. Il ne reste plus qu’à tourner en boule dans les couvertures, en luttant contre le froid et les courants d’air, jusqu’à quatre heures, pour se rendormir.

2ème jour

Lever difficile. Riz shan (un peu gluant, rond, dur au fort pouvoir nutritif) aux œufs et thé semi-vert myanmar. « Ils ne mangent absolument aucun sucre ici » Choupie la gourmande bien comprise par Julia. Début de journée physique, avec une montée de 45 minutes jusqu’au point culminant de la région. Belle vue et lieu agrémenté par un stupa construit en pierres sèches par 37 moines, en une seule journée, de 4 heures du matin à 4 heures de l’après-midi. Les restes de l’un d’eux, mort peu après d’une pneumonie, reposent là dans un cercueil de verre.

En contrebas du village, au coin du lavoir ombragé de bambous géants, à l’abri des regards, notre hôtesse et deux amies se baignent, chair grasse, peau sombre et lisse, habillées et souriantes de leurs belles dents blanches bien alignées. Les femmes au bain. La descente est moins physique que la montée. Palaungs et Shans nous sourient tout en débroussaillant leurs plants de thé à flanc de collines abrités du soleil. Traversée d’un village Palaung. Marquant l’entrée, un banyan géant dont les énormes racines et branches défiant la pesanteur représentent les branches des familles heureuses et nombreuses. Rues et cours en terre battue balayée de près, habitants souriants disant bonjour de la main, belles maisons à architecture traditionnelle dont une aux murs extérieurs en panneaux de bois. « Ils sont beaucoup plus riches ici » Félix. A la sortie, léger repos dans la cour d’une très simple école aux bancs en teck, déserte pendant les grandes vacances de deux mois. Là, nous croisons 9-9, escorté d’une nouvelle jeune horde hollandaise, qui s’inquiète de l’heure tardive et nous demande si nous voulons des chapatas à retourner chercher au village palaung. Par solidarité pour David, peu expérimenté et en difficulté avec son oncle, nous déclinons.

Un peu plus bas, nous croisons un charpentier qui coupe ses planches, à la machette, dans des troncs rouges. A voir les piles de tasseaux parfaitement rectilignes, on a du mal à croire qu’il arrive à ce résultat avec sa seule machette, monté pieds nus à une extrémité de son bout de bois de 2,5 mètres, sans autre compas ni équerre ou guide que son œil et sans autre scie circulaire que son bras. Naturels, les tasseaux ne sont pas tous uniformes, car contrairement à une machine, il optimise chaque bout de bois brut pour en tirer le tasseau le plus épais possible. Pas un bruit dans la forêt à quelques mètres de cette scierie écologique. La descente s’accélère, la faim arrive vraiment, les efforts de la journée d’hier se font sentir… plus un mot dans la patrouille qui dévale les coteaux. Dans la plaine, chaleur, poussière, paysans toujours bienveillants aux champs. Fin un peu longue et forcée. Enfin le touktouk puis un bol de nouilles sautées en ville.

Restent une bonne douche et un bon repas du soir pour terminer la journée.

La phrase du jour : « C’est bien ici, il n’y a rien d’inutile » « Non et tout est naturel » Félix et Garance dans les villages

 

J113 jeudi 27 décembre Khaukme  météo idéale

Une journée où « on ne fait rien », bien remplie. Ecole sur la terrasse des enfants, échange avec un WASP décharné de Pennsylvanie en grande tenue des Beatles rentrant de Katmandou (il habite le nord de la Thaïlande depuis un an et demi), réorganisation avec David et Annie, les cousins concurrents, de notre programme en fonction des nuits de guest house disponibles durant cette « pic season » (notre point faible est que nous aimons notre confort), mise à jour du jdb… Largement de quoi nous occuper. Après un premier arrêt nouilles sautées chez le simple chinois de David hier, deux groupes se forment. Celui de Garance (« J’ai pas envie de manger un truc comme eux, là, j’ai envie d’un bon magret ou de cailles »), vers un chinois à travers de porc grillés, celui de Félix et Julia, vers la dame des excellentes soupes simples du marché couvert.

 

Un bol de soupe

« C’est bon chez elle ? » Julia. « C’est les meilleures soupes du monde. Quand tu en as une, tu en veux deux. Quand tu en as deux, tu en veux trois » Félix. Ustensiles rudimentaires, ingrédients basiques, gestes mesurés et parcimonieux répétés des millions des fois. Simplicité. Douceur. Précision. Nous prenons notre bol d’Asie éternelle. La dame souriante sans âge et sereine prépare ses soupes devant nous, assis sur ses superbes tabourets en teck, les coudes sur la toile cirée verte. Elle choisit avec soin les baguettes les plus faciles à utiliser par nos mains peu expertes. Délicieux. « Il doit y avoir un ingrédient secret » Julia. Il y a un côté rassurant dans ces soupes d’un équilibre frugal parfait. Des pâtes blanches de riz pour bien remplir un bol, à peine une cuillère de tomate crues concassées à l’ail, quelques grammes de poulet haché, des poudres et des sels, de l’eau chaude et du bouillon, l’équivalent d’une feuille de basilic émincée. Rien à rajouter. Rien qui ne puisse être enlevé. Des millénaires d’expérience. Des générations de reproduction à l’identique. Une vie dans la lumière douce du marché couvert aux sons doux. Loin du monde qui s’agite, les soupes de la dame nous rapprochent de l’éternel. La dame sourit en nous parlant : « Où sont Garance et Choupie ? Vous dormez à la pension A Yone Oo ?  Vous avez 3 enfants, moi aussi, trois garçons, mais ils sont grands, le plus âgé à 42 ans et j’ai deux petites filles ? Goutez les croustillants à la place des beignets de l’autre jour. Vous voulez du thé, de l’eau purifiée ? Ça te plait Julia ? La pomme, c’est moi qui vous l’offre ». On comprend très bien la dame et son langage imagé fait de gestes souples, de mouvements de tête et de quelques sons exclamatifs. Pomme se dit « panti », panti se dit « pomme, pô meuh ». (Ici on pèle la pomme « vers l’extérieur », par petits copeaux, le couteau s’écartant de la main qui la tient). Sourires des deux côtés de la table cuisine. « Pas besoin de parler anglais » Félix. « Il n’y a jamais eu besoin de parler anglais, sauf pour parler avec les Américains ou les Anglais ! » Julia.

Pas eu le temps d’aller faire 9 trous au golf local, ou d’approfondir plus notre stop Japon dans le guide ou sur internet. Il a beaucoup de bon à prendre le temps, plutôt que courir après.

En hausse : Le Yunan notre chinois du soir

En baisse : rien

La phrase du jour : « On ne va pas se remettre à l’école intensive alors qu’on est dans un pays où il y a plein de choses à faire et où on est bien parti » Julia


J114 vendredi 28 décembre Hsipaw (prononcer Chipo) météo maintenant habituelle

Hsipaw or not Hsipaw? Stop suivant sur la route vers la Chine, à une petite heure de notre guest house camp de base. Il paraît que c’est une petite ville jolie et animée. Hsipaw donc. Nous partons après l’école pour nous arrêter à la fabrique de papier bambou, activité référencée dans le LonelyPlanet mais peu prisée des touristes qui ont généralement un timing serré. Ni le chauffeur So’, ni le guide David ne savent exactement où est la fabrique. C’est en périphérie de Kyaukme, dans le quartier chinois. En fait le quartier entier semble dédié à la fabrication du papier à base de bambous, avec de grandes liasses épaisses qui sèchent dans la rue le long des murs en briques de terre, des hommes et des femmes couverts à demi de blanc kaolin (« Ils font de la céramique ici ? »  Choupie), des monceaux de bambous en bandes écorchées bien alignés. Le hasard nous stoppe devant une entrée. « Où se trouve la fabrique de papier ? » « Ici ». Nous sommes tout de suite pris en main par une chinoise énergique, qui respire l’intelligence et la maîtresse femme, que ce soit à Kyaukme, à Shanghai ou à Vancouver. Elle nous fait visiter son entreprise. Grandes feuilles couleur naturelle ou safran en train de sécher. Une fois sèches, elles sont coupées et rassemblées en liasses. Offertes (brûlées) quotidiennement, par leurs enfants reconnaissants, aux morts, elles leur serviront de monnaies pour faciliter leur installation dans l’au-delà. Les bambous grossièrement déchiquetés passent dans un hachoir. Un deuxième hachoir, plus fin dans un bac à eau en béton lissé par l’activité des hommes, finit de le transformer en pâte jaunâtre, fibreuse et en suspension dans l’eau qui attend son ramassage par des tamis tendus sur des cadres en teck. Nous n’avons pas l’explication des beaux bassins d’eau claire ? Les épaisses liasses de feuilles sont difficiles à décoller les unes des autres. Tout au fond de la fabrique, les grands tas de bambous, dont certains couverts de ciment blanc, doivent sécher ainsi plusieurs mois avant de pouvoir être transformés. Ce sont les Shans des montagnes visitées il y a deux jours qui fournissent les bambous. Tout est, bien entendu, réalisé 100% à la main. Pas une machine ici. Aucune énergie autre que celle des hommes. Comme chez les égyptiens et leur papyrus. On se pose toujours, dans ces cas là des questions simples : comment peut-on encore, aujourd’hui, fabriquer ainsi à la main, à partir de produits naturels et obtenir un prix abordable (100 kiats = 10 cents €) la liasse ? Combien de temps, d’expériences ratées, de hasard mais aussi de ténacité et de qualité de la transmission de génération en génération, pour arriver à ce résultat magnifique ? Car le papier est superbe. Comme notre très digne et dynamique amie chinoise, chef d’entreprise et de famille à l’œil vif et aux mains rapides, qui nous explique fièrement, toutes dents bien blanches et parfaitement alignées, qu’elle a été choisie, elle, par le conseil de famille pour les diriger. Elle est désolée, aujourd’hui c’est relâche, pour cause de « jour de pleine lune ». Il faut revenir demain. Et nous voilà installés en Chine, avec quelques jours d’avance, dans le salon de la dame. 65 ans, svelte, droite, elle a 9 enfants. Tout cela la fait rire. Fausse timidité et vraie fierté chinoise. Elle attrape Garance, qui a toujours un grand succès en Asie, avec beaucoup d’enthousiasme et propose de l’adopter. Sur ordre, on nous apporte des petites pommes vertes, taille abricot, avec noyau au milieu, des mandarines et la patronne nous offre trois liasses de papier. L’idée de la monnaie des morts est belle. La visite instructive et poétique. Le produit magnifique, 100% naturel. La liasse de billets bambou est agrémentée au centre de motifs découpés. Le personnage de la Dame est un de ceux que nous retiendrons de notre tour du monde. Nous partons avec des photos d’elle avec Garance, une vingtaine de liasses inoubliables et le plein de l’énergie positive de la Chine qui travaille en famille. La journée à Hsipaw est déjà remplie avant d’être sortis de Kyaukme.

Agréable route camionneuse de vallée élargie jusqu’à Hsipaw où nous déjeunons local myanmar-chinois, au carrefour bien connu des touristes des deux routes majeures du pays Shan. Ville agréable et animée. Félix complète son repas d’une grosse boule vapeur farcie qui nous rappelle les dîners bouriates d’Irkoutsk, sur la route du nord. Marché au repos.  Jeune chat hardi inexpérimenté à l’affut d’un coq fier sans crainte. Berges tranquilles de la rivière avec ses lavandières, ses pirogues au ras de l’eau, ses pêcheurs et pêcheuses de crabes, ses énormes maisons de familles riches.

Le long du marché, un magasin-atelier nous attire. Ce sont des Chinois, en train de fabriquer des matelas à la main. Nouvelle ambiance de production chinoise, ici toute ouatée. La patine des planches, des bambous et des quelques instruments rudimentaires annonce une tradition ancienne. Tout le monde défile : nous, fascinés par la précision des gestes, le partage des tâches, la sérénité des artisans ; la famille chinoise, membre après membre, qui vient observer de près une famille d’étrangers. Tous sourire. Comment fabriquer, non pas de matelas, mais des couettes, sans l’aide d’une machine, ni d’énergie, à partir de coton en balles et de fil ? Nous nous installons au spectacle sur les sièges divers en teck ciré par le temps. Voilà. Etaler le coton sur un grand lit de planche, en teck. Selon la taille désirée de la couette, mettre des lattes et des planches qui permettent d’ajuster la largeur de la table de travail. Car, quand on fait tout à la main, quelques centimètres de plus on de moins à bout de bras comptent ou risqueraient de nuire à la qualité d’un travail parfait. Nous n’avons pas vu l’étalage du coton… mais les balles serrées finissent en une galette rectangulaire parfaite, légèrement biseautée en périphérie. La vieille femme qui semble la matriarche, passe un fil de coton dans le chat d’une fine baguette de bambou courbé. Elle envoie le fil à sa fille, qui le coupe, puis rattrape le fil, en garde une boucle et renvoie à sa fille… On dirait une partie de pêche à la mouche de grande précision, dans le plus grand calme et sans un mot échangé, chacune concentrée sur sa tâche ou ses rêves. La canne de bambou sans poids, a la taille et la courbure parfaites pour le travail, la patine de rêve pour un amateur. Petit à petit, après un grand cadrage, les lignes se resserrent, pour former au bout de quelques minutes un quadrillage très fin, parfaitement orthogonal, de fils de coton doublé, dont chaque branche dépasse de quelques centimètres de l’épaisse couche de coton. La mamie fait le tour la table en repoussant, comme on borde un lit, avec le bout de son bambou, tous les fils sous le coton. La couette apparaît. A travers la dextérité distraite et imperturbable de la mamie, les millénaires de la Chine qui sait nous observent.  Avec un gros bambou rond parfaitement rectiligne, qui l’a déjà fait des millions de fois, du milieu vers l’extérieur, un homme étale, désépaissit, égalise la couche et colle les fils au coton. Opérations simples mais tout en tour de main pour retourner les angles, attacher dans les coins les fils plus longs et laissés pendants pour faire comme des pompons, retourner les côtés pour écraser avec un gros disque épais en bois les fils repoussés par le fin bambou. Le travail des hommes commence, écrasant circulairement, avec leur gros disque en bois taillé dans des troncs, le coton et les fils, qui finissent par être parfaitement lisses, homogènes et collés. Seuls leurs yeux experts décèlent les petits défauts de la trame qu’ils replacent délicatement. Répétez l’opération des milliers de fois après l’avoir vue exécutée par les anciennes générations venues du Yunnan proche et vous obtiendrez un produit d’une qualité extraordinaire, fait main, en quelques heures, à partir de matières naturelles brutes. Parfaitement magnifique. Applaudissements familial. Une famille accueille une famille. Quelle école ! Sourires échangés au-dessus des tables et du coton. Nous rêvons tous les cinq de notre couette « à la maison ». Le prix de 12.000 Kyats (10€) par couette n’est pas un obstacle. La traversée, du Myanmar en bus et des mers en bateau, d’ici notre retour dans six mois, non plus. Et même si nous rencontrons des problèmes, le rêve aura duré encore. Chris demande au chef de famille s’il est d’accord pour se séparer d’un de ses magnifiques bambous longs lissés par le temps, le coton et les mains des hommes. Impossible. Il est plus vieux l’homme lui-même, qui le tient de son grand père. Que le bambou laqué reste là. C’est sa meilleure place. Il dépérirait, seul et inoccupé, en occident. Tout est au mieux ainsi. Les échanges français, anglais, myanmar, chinois se font dans l’ordre et la bonne humeur. Les couettes seront, belle date, le 1er janvier 2013 à 6H30 du matin, à Yangon, à la gare des autobus. Aucun doute là-dessus. Nous repartons avec un magnifique reçu rédigé en boucles crochés et ronds, bien tamponné du cachet de la maison, des photos au Leica avec les deux familles réunies derrière une couette étalée sur sa table de planches en teck lissés, plus vieille que nous tous ici.

Le reste de la journée, camions chargés du charbon de Lashio, fête autour d’un monastère de long de route, viande semi-cuite offerte qu’on ne peut refuser au sourire de la marchande et à sa propre curiosité, dernière visite à un menuisier du teck, aurait pu occuper une journée normale. Le tour du monde, nous y sommes.

En hausse :la Chine ancestrale qui travaille

En baisse : les idées reçues

La phrase du jour : « C’est trop beau pour rester ici ! » Félix rêvant des couettes du Yunnan à Bruxelles

J115 samedi 29 décembre mini Trek avec Annie météo toujours idéale

Notre guest house étant « all booked », notre seul point de chute accepté à Puy Oo Luyin, sur le chemin du retour, libre seulement la nuit du 30 décembre, nous sommes ravis de partir dormir à une heure de marche seulement de Kyaukme avec la charmante Annie, fille du célèbre guide-star local, 9-9. Nous commençons la journée, après l’école du matin, par la visite en minibus des environs vers le pont suspendu. So’ nous gare à l’ombre d’un banyan immense. Très beau monastère simple sur pilotis en teck brut et plancher ajouré du même bois noble, qui laisse voir le sol plus bas, d’autant plus lustré qu’on se rapproche de l’autel. Petits moines d’abord devant la télé, puis à leurs études, mais ne résistant pas à la tentation de regarder des étrangers. « On peut venir dormir dans les monastères bouddhistes du Myanmar » Annie. Myanmar, réputé si dur, plus ouvert que le Bhoutan où il était totalement interdit de dormir dans des monastères ? Il faut marcher quelques minutes pour aller jusqu’au pont. En chemin nous voyons le pire : une fillette, « employée » par une famille, pour fabriquer des feuilles de papier bambou. Elle trempe ses mains bouffies dans l’eau depuis 7 heures du matin, pour en ressortir feuille après feuille. Elle est de Mandalay. Sa famille, très pauvre, l’a « placée » ici. Son piètre salaire est envoyé à ses parents. Elle est encore belle mais a le regard farouche de ceux qui souffrent sans défense, à la merci de tous. Un peu plus âgée, son sort risque d’être encore pire, une fois envoyée en Thaïlande. Terrible. Plus loin, un jeune fabrique des briques, trois par trois, qui sèchent au soleil. Les mêmes qu’au Bhoutan, un peu plus claires. Les maisons du village sont cossues, beaucoup fabriquées en dur, dans ce de fond de vallée fertile bien irriguée. Le petit pont suspendu en bambou est l’image d’Epinal de l’Asie du sud-est : rizière, eau, douceur… « Pendant le tour du monde, c’est ça que je veux voir toute la journée… et toi ? » Félix. Buffles au bain avec leur cornac… « Ils ont de la chance les buffles » Garance. « Oui, ce n’est pas comme la petite fille de tout à l’heure » Chris. Dans ce fond de vallée inondable fertile, tout pousse bien, même les citrouilles qui pendent des arbres. La batterie de poules pondeuses, encore suffisamment artisanale, avec toutes ces têtes couronnées qui nous regardent d’un air en coin, en manifestant leur étonnement par des vocalises facilement décodables, nous apporte la note drôle de la matinée. Sur la route vers Kyaukme, nous nous arrêtons dans un nouveau monastère. Annie vient ici avec ses amis piqueniquer sous le banyan géant dont les branches basses se lancent horizontalement à plus de 25 mètres du tronc. Une ombre et une ambiance très spéciales, que les bouddhistes savent reconnaître et protéger. Dominant de quelques mètres le site, quelques passagers sans idée ont gravé leur nom sur un gros rocher doré à la feuille d’or. Le bouddha géant rigide et disproportionné n’a pas été, lui, construit par des artistes. « Il est vraiment moche » Julia. Le monastère entretient de bonnes relations avec le Japon, qui a subventionné la construction des bâtiments modernes de cet important centre intellectuel. Les racines du Bouddhisme et les réseaux de l’Asie nous sont totalement étrangers, opaques et incompréhensibles. Quelle civilisation a le plus à apprendre de l’autre ?

Annie, malade en voiture dès le premier kilomètre, nous précède partout sur sa petite moto sur laquelle elle a embarqué Julia ravie. Nous déjeunons chez elle, à Kyaukme, dans la maison familiale, accueillis par 9-9, son père, exceptionnellement au repos et sa mère qui a cuisiné. Un repas typiquement myanmar, à base de riz, de légumes et d’un poisson aux cacahouètes, dans une vraie maison bourgeoise myanmar, elle aussi. Photo souvenir sur le perron.

Petite marche d’après-midi d’à peine 45 minutes pour atteindre notre village du soir. Ici, on est dans les premiers contreforts de la plaine, plus fertile, grenier à riz et donc plus riche que notre premier village de montagne avec David. Sacs déposés, nous visitons le village et ses alentours. Femmes au cours d’eau pour la lessive et le bain. Enfants curieux, qui voient pour la première fois d’autres enfants d’une autre couleur qu’eux, plus surprenant que des adultes plus communs et auxquels ils ne peuvent d’identifier et tant qu’enfants. Femmes au champ avec leurs beaux chapeaux de paille pointus. Traversée d’une rizière déjà récoltée  à la terre craquelée, où nous bravons, avec courage, un jeune buffle curieux comme tous les enfants. Passage à l’école en dur proprette, bien peinte en vert tendre, toujours avec ses bancs, ses tables et ses tableaux en teck, dont la maîtresse, venue de la grande ville Mandalay, a eu du mal à se faire à sa case, dans la cour, aux murs de bambous tressés. Annie fait une petite démonstration de hip-hop. Choupie et Garance répondent par des pirouettes de danse classique en chaussure de marche, du plus bel effet divertissant, sur le perron de l’école. D’autres familles nous ouvrent leurs simples maisons et nous accueillent avec le sourire et les enfants autour d’un feu. Annie, qui vient ici régulièrement, précédée de l’aura de sa grand-mère médecin de campagne et de son père, guerrier-guide connu de tous, apporte une touche de douceur féminine à la visite.

Nuit internationale

Notre toit du soir est sur pilotis. Une maison de femmes, tenue fermement par une vieille édentée, de 65 ans, aux cheveux blancs, qui en paraitrait 90 chez nous. Son regard perçant ne laisse rien passer. Heureusement, elle nous a adoptés, séduite par Garance qui possède ici un pouvoir d’attraction universel. Il y a un monde incroyable qui défile dans ce moulin à porte toujours ouverte. Dîner maintenant presque classique, préparé au feu de bois par deux des filles, dans la pièce cuisine, à partir des quelques pots contenant des épices et les légumes des champs. C’est la soirée qui est extraordinaire. Tous dans la grande pièce centrale.  La mamie (sosie au menton en galoche et regard d’aigle d’une arrière grand-mère familiale appelée Maman Laffitte), fait ses dévotions devant  la niche de Bouddha encombrée de fleurs, de fruits, de petits récipients divers pleins ou vides, d’une petite statue en métal, le tout éclairé par une fine bougie de cire. Quatre de ses filles, leur bébé sur le dos, entourées de cousines adolescentes sont bouche bée devant la petite télé cathodique alimentée par l’électricité du générateur. Comme il n’y a pas de parabole, elle passent un CD de karaoké. Julia, Félix, Garance apprennent à Annie la guide souriante, très joueuse, les règles d’un jeu de cartes animé. Choupie regarde le spectacle du monde qui se mondialise. Chris essaie de prendre des photos que personne ne remarque, tous trop absorbés. La mamie rejoint bientôt ses filles. Le tout, dans un village sans nom, à quelques kilomètres de Kyaukme, dans le nord-est du Myanmar. Quand le karaoké se termine, les filles passent un autre CD, très étrange, sorte de musée des horreurs photoshoppé, où bouts humains et animaux sont mélangés de façon aléatoire. Ce spectacle photographique télévisé semble tout aussi attractif que les beaux chanteurs locaux occidentalisés de tout à l’heure. Avec tout ça, on se couche tard, dans les chaumières. Il est un bon huit heures et quelques, quand nous nous allongeons sur les planches, entre, une couche de couverture dessous et deux dessus, ou l’inverse, selon les tempéraments et les os de chacun. Combien de filles sont dans la pièce chambre d’à côté ? La mamie dort au côté de notre petit groupe de 6, son autorité bien campée par une moustiquaire baldaquin donnée par des routards de passage.  Aucun homme n’est passé par le moulin. Il paraît que les six filles de la mamie habitent ici. Mais « habite », n’a pas le même signifiant ici que « chez nous… ».

En hausse : lesPataugas vert uniforme de l’armée birmane aux pieds des guides, chasseurs, marcheurs, militaires…

En baisse : les protéines

La phrase du jour : « Ici c’est comme chez nos Gaulois… » Garance

Je m’appelle Niang-Niang…

«  Je m’appelle Niang-Niang. Je suis né à Namsan, au nord de Kyaukme, près de frontière chinoise, en 1966. Je suis Palaung, une ethnie minoritaire des montagnes du nord. Quand j’étais encore petit, ma mère est venue s’installer à Kyaukme. Elle était médecin. L’armée Palaung avait besoin de médecins. Alors, elle est partie avec mon frère et moi vivre dans les villages Palaung de la région pour soigner les combattants et les villageois. Plus tard, comme j’étais intéressé par l’armée, je me suis engagé dans l’armée Palaung pendant trois ans. Pour gagner de l’argent, ma mère m’a dit qu’il fallait que je ramène des médicaments à l’armée Palaung. Alors, j’allais à Kyaukme pour acheter des médicaments et je les ramenais. Un jour, alors que j’étais à Kyaukme dans un restaurant, l’armée birmane m’a attrapé et ils ont commencé à me battre à mort. La patronne du restaurant a crié. Elle a dit que je n’étais pas de l’armée Palaung, mais que je venais pour me marier avec sa fille. En disant ça, elle m’a sauvé la vie. J’ai pu repartir dans les villages. Puis, quand j’allais mieux, je suis venu épouser sa fille. A la fin de la guerre, ma mère est partie vivre en Thaïlande avec mon frère. Moi, je suis devenu chauffeur poids lourd. Un jour, deux touristes que j’ai rencontrés sur la route m’ont conseillé de devenir guide. Alors, je suis devenu guide. C’est mon métier depuis 1997. Le 2 décembre 2008, vers 2H30 de l’après-midi, j’ai reçu un message de mon frère en Thaïlande, me disant que notre mère était morte. »

C’est l’histoire de Niang-Niang, que l’on peut lire, écrite en anglais par un touriste de passage chez lui, en bleu sur une feuille de cahier d’écolier soigneusement conservée, usée par les passages et le temps. La dernière phrase a été rajoutée en noir par un Australien.  Niang-Niang a le regard vif et rapide. Il sent l’intelligence et la force de celui qui n’a peur de rien mais reste vigilant en permanence, sur tout et sur tous. Guide lui va comme un gant. Il est chaleureux et vous regarde dans les yeux pour vous juger, mais son attention est tout de suite attirée par le moindre mouvement. Il sait à qui il a affaire et vous aussi. Premier trek avec David, son neveu. Second trek avec Annie, sa fille. Jamais avec lui, qui se réserve les groupes plus nombreux. Déjeuner préparé par sa femme dans sa maison en dur, fermée par un beau portail et tube d’inox, dans les beaux quartiers de Kyaukme. Nous sommes les bienvenus chez eux. Voilà sa photo dans des magazines européens à la couverture déchirée : « ici Niang-Niang, ici Niang-Niang, ici Niang-Niang ». Vite passé, vite reparti. Si on avait du temps, nous pourrions devenir plus proches. Nous n’avons pas le temps. Il le sait et nous aussi. Et depuis des années, les touristes qui défilent ici, il les a pratiquement tous guidés : il connait la valeur des promesses faites au long de la longue route. « Non, pas la peine de m’envoyer la photo quand vous serez rentrés, j’ai trop de photos que les touristes m’ont envoyées ». Il nous a jugés de passage. Avec raison. C’est la première fois qu’Annie va passer la nuit dans des villages avec des touristes. D’habitude elle ne fait que les treks d’une journée. De passage mais sûrs.

« Je m’appelle Niang-Niang… ici, tout autour de Kyaukme, c’est mon jardin. Je vais où je veux ici. C’est ma zone. » Et je suis une partie de l’histoire de ce pays. 

 

J116 dimanche 30 décembre le village / Pyn Oo Lyin temps radieux

La Mamie est levée la première un peu avant 6H00. Sauf si on compte les réveils occidentaux en masse entre 1H30 et 4H du matin. Le poster d’elle avec un garçon et une fille en grande tenue, c’est le mariage de son fils. Au dessus, dans le même grand format, un montage photoshop avec des gratte-ciels de Dubaï, le port de Vancouver ou Fremantle et des vedettes à moteur italiennes pour boatshows, des vedettes de la chanson sur le pont et un ciel étrange. Plus naturelle est la photo du dimanche, avec les paysans, en train de trier le riz des cosses qui s’envolent au vent des éventails en bambou tressés. Travail communautaire. Quand le champ de cette famille sera trié, ils iront tous dans le champ d’une autre famille. Ils discutent, rient, jettent le riz par seaux savamment proportionnés, agitent leur ventilateur manuel en coordonnant leurs mouvements, dirigent la force et le déplacement de l’air pour que les cosses et les herbes quittent la grande bâche de plastic bleu et pas le riz. La meilleure photo du dimanche depuis le foot en altitude du Bhoutan. En quittant le village et la maison des femmes, sur le pare-brise d’une machine agricole, un autocollant représentant le drapeau Shan, un gros point blanc au centre, nous rappelle qu’ici, nous ne sommes pas en Birmanie, mais au Myanmar.

Après-midi à la gare de Kyaukme, puis dans le train. Le prétexte de cette escapade, en classe « ordinaire » pour fuir les Néerlandais de la classe supérieure, est d’emprunter un viaduc spectaculaire au dessus du vide. 4 heures de train bringuebalant façon carrosse, pour un pont très élevé mais surtout le spectacle réjouissant de la vie : Shans, Palaungs, Birmans, Chinois, Indiens vautrés, Américaines (deux), Français (cinq), toutes fenêtres ouvertes, sacs de riz bouchant bientôt une sortie, nourritures de toutes sortes circulant de main en main, de plateaux de vendeuses en équilibre sur le sommet du crâne vers des petits sacs en plastic transparent. Le trajet, deux fois plus long qu’en minibus, beaucoup plus spectaculaire et moins risqué, est de nature différente, bien enraciné dans la vie agricole locale.

Nous retrouvons So’, pour rejoindre en minibus Pyn Oo Lyin sur lac et jardins et l’hôtel fétiche de Félix. Les enfants ont enfin une connexion internet wifi qui leur permet d’expérimenter l’Ipad de Noël avec les copains, jusqu’à 5 heures du matin.

A Kyaukme, nous n’avons pas eu le temps d’aller jouer au golf. Nous oublierons rapidement la tête fourbe et autoritaire du propriétaire de notre agréable guest house, mauvais représentant Shan au parlement myanmar, trop proche du pouvoir militaire et disposant forcément indument de la seule licence d’accueil d’étrangers de la ville, investisseur en alchimie, comme pas mal de nantis de la région de Mandalay, supporté dans sa quête par un Indien avide. Nous oublierons aussi la Mazda noire coupé pseudo sport (« voiture de cake » Félix), de son fils en voie de qualification universitaire, à quarante ans, pour être éligible au parlement à la succession de son père. Nous garderons le soleil du soir qui rentre par les fenêtres de notre chambre, la douceur des soupes de la dame du marché, les clairs de lune, la famille 9-9, les nuits dans les villages Shans ou Palaungs, la famille relancée dans sa boucle autour du monde depuis un petit coin presque perdu du Myanmar. Les journées ne tiennent plus dans le jdb. C’est bon signe. Le rêve reprend ses droits du voyage.

En hausse : le tour du monde

En baisse : les différences culturelles

La phrase du jour : « Loï-Loï » traduction « Enjoy », pas de traduction française satisfaisante

Myanmar politique

Avec 125 ethnies, difficilement regroupées en 8 groupes principaux peu homogènes, s’ignorant ou se détestant, sauf pour s’allier contre la majorité dominante birmane, le Myanmar est une mosaïque ingouvernable. Les Birmans occupant les plaines fertiles du centre, les « ethnies » vivent, depuis toujours, librement, en périphérie, écrasées mais résistant, à la pression intérieure, mais aussi extérieure, exercée par de trop puissants frontaliers : Inde, Chine, Bengladesh, Thaïlande. Un autre régime, autre qu’autoritaire et inféodé à un grand voisin autant subi que choisi, aurait-il pu maintenir l’intégrité des frontières ? La politique des Alliés a-t-elle été la bonne, ces cinquante dernières années,  et selon quel but recherché ? Impossible de se faire un début d’idée. Le JT, lui, a des convictions définitives sur le sujet.

 

J117 lundi 31 décembre Pyn Oo Lyin / Mandalay / Yangon frais / chaud / lourd

Ecole, petit panneau « Bienvenus Gilbert et Evelyne » et départ. La route vers Mandalay offre une curiosité : une cyber déserte citée de la technologie, qui est à Sophia Antipolis, ce que cette petite dernière est à la Silicone Valley et Bangalore réunies. Cinq bâtiments de l’internet myanmar, soutenu par les capitaux de l’armée et de la technologie chinoise, égrenés le longs de plusieurs kilomètres de route de béton bordée de friches agricoles grillagées. Un projet de Pouvoir Central visionnaire. Les mêmes fonctionnaires éclairés que chez nous, en quelque sorte. Autrement, il y aussi une forêt de tecks, parfois de tecks dorés et une belle vue sur l’immense plaine alluviale birmane.

Mandalay dure à l’aller dans le bleu de l’inconnu, reste aussi dure au retour. « Bye Bye » So’, petit chauffeur catogan malin, à l’anglais rudimentaire approximatif rendu complexe par les boules de noix de bétel, jamais loin mais toujours difficile à trouver au moment du départ, qui éclate de rire à la fin de chaque information semi-transmise et lance un regard complice à chaque billet laissé à la dictature à un péage d’entrée ou de sortie de ville. Quelques heures de route ensemble, volant à droite, quand on roule à droite, ce n’est pas évident pour doubler les camions sur des routes étroites. Merci à toi, nous sommes en bonne santé et tu nous as bien compris et accompagnés. Manadalay, notre premier aéroport sans boutique, bien loin du poème ampoulé de Livingston plus à l’aise ailleurs. La formation sécurité pas encore totalement bouclée, avec passage des portiques qui beepent, bouteilles d’eau en main, poches pleines d’appareils photos et aucune fouille subséquente. Les dictatures sont-elles moins sujettes au terrorisme ? Vue de haut, la grande plaine birmane bien irriguée, ne laisse que peu de place aux ethnies de périphérie.

Distribution de bagages manuelle. Les tapis plus chers que les hommes, ou les hommes plus fiables que la technologie ici ? Yangon engorgée pour la première célébration du « Happy New Year » de son histoire. Les fissures du régime de fer se font sentir ça et là. Une heure d’air saturé de CO2 jusqu’à l’hôtel, y compris un arrêt technique d’urgence pour Garance au KKS, restaurant branché djeun’s dorés, qui nous permet de rêver d’un réveillon en terrasse sur le lac. Avec la fatigue, le projet de retourner chercher Gilbert & Evelyne à l’aéroport s’évapore doucement. Au desk, on nous indique qu’ils viennent d’arriver.

Embrassades heureuses. 26 ou 28 heures de voyage, depuis Nice 4H du matin, à Yangon, 7 heures du soir (heure locale), en passant par Paris et Hanoï. C’est quand même la fête dans notre chambre d’hôtel : cadeaux pour les enfants, provision de livres, papiers divers, encyclopédie Audiard de l’ami Stéphane Germain et sommets de la gastronomie française en perspective. Merci Merci. Nous allons tous réveillonner au restaurant du dernier étage qui donne sur la pagode centrale de Yangon. Riz et nouilles sautés pour les nouveaux, Comté, Emmental, saucisson maigre, magrets aux herbes maison pour les anciens, champagne pour tous. Un sacré réveillon. Nous allons nous coucher fourbus et contents vers 10 heures du soir. Il est 16H30 en France et en Belgique.

En hausse : Evelyne & Gilbert

En baisse : l’air pur et propre du nord est

 

La phrase du jour : « Tu sais quand ils arrivent ? » « Oui, ce soir » « Ah super ! » Julia ravie dans l’avion