Inde 1 : Rajasthan et Taj Mahal

J52 dimanche 28 octobre 2012 Samdrup Jongkhar/Delhi 24° bleu

Dernier réveil au Bhoutan, dernier petit déjeuner bhoutanais, sous les hirondelles d’automne, à Samdrup Jongkhar, ville frontière. « C’est vraiment la plaine ici, on n’est plus habitué » Choupie. Ces sacrés anglais, avec le sens du partage dont ils ont laissé la trace sur pas mal de frontières indues, ont réussi à faire définir la ligne de démarcation entre Bhoutan et Inde, comme « la limite de la pierre qui roule de la montagne vers la plaine ». Pas de terres plates au Bhoutan, qui a accroché ses champs et sa culture à flancs de montagnes. Les Bhoutanais sous la pression montante des Indiens innombrables. A Samdrup Jongkhar, des deux côtés de la frontière, c’est déjà l’Inde.

Festival Indien. Félix « Le code de la route, c’est le klaxon… ils se parlent comme ça ». Choupie «  En fait, tu fonces dans le tas. Même les vaches sont moins disciplinées ici ». Garance « En Inde, tu peux faire n’importe quoi, c’est toujours bon ». Julia « Ils ne peuvent pas faire la police ». Choupie « Non, ils sont submergés, tu ne peux pas mettre des PV à tout le monde ! ». Julia «  Au Bhoutan, la police ça servait à rien. Ici non plus, mais pas pour les mêmes raisons ». Julia « C’est quelque chose, de vivre ici… ». Félix « Le gars, il fait sa lessive dans l’eau crade… je vais te dire, ça sert à rien ». Chris «  Le gars sur son vélo, il va à la limite minimum pour ne pas tomber, moi je n’arrive pas à aller aussi doucement ». Julia «  Le pire, c’est qu’à un moment, ça va nous paraître normal tout ça. Ça nous fera même plus rire ». Félix « Ils sont trois sur le toit du bus, ça veut dire qu’à l’intérieur, c’est complètement surbooké ». Félix « Les habitations dans lesquelles ils habitent vraiment, c’est comme pour nous une cabane bien faite… par contre, les couleurs sont belles ». Chris « Et les femmes aussi sont belles ». Félix « C’est pas le pays où tu fais de la conduite accompagnée quand tu es européen… ». Julia « Je ne crois pas que le permis belge ou français fonctionne ici ». Choupie « Je ne comprends pas comment on peut mettre une demi-heure de décalage horaire, alors que partout dans le monde c’est par tranche d’une heure ».

Le reste est au standard international. Chauffeur et guide indiens anonymes. Aéroport de type national. Transfert avec l’agence Super Abercromby vers un petit hôtel de charme modernisé avec internet et télé câblée trouvé par Choupie. Très bon dîner à l’hôtel, comme promis par les commentaires clients sur les sites internet. « Vu ce qu’on a eu avant, il me convient très bien cet hôtel, à moi qui aime le luxe » Garance.

En hausse : l’énergie

En baisse : la vie à la montagne

La phrase du jour : « Putain, on va en voir des truc en Inde… » Félix

 

Savoir-faire indien

Un garçon de 12 ou 13 ans vend des ananas au coin de la rue. Très digne et professionnel. Après nous être assurés de loin qu’on peut avoir un ananas neuf, pas touché par l’eau ni la main, nous demandons le prix. « Heigty » (80 roupies, 1€20). Il commence par tailler les feuilles du haut pour assurer une poignée. Puis il taille le dessous en rond sur quelques centimètres. Ensuite, l’ananas dans la main, il taille de larges et fines bandes de peau depuis les feuilles, en tournant l’ananas dans sa main à chaque bande. Au bout d’un demi-tour, sa main risque de toucher la chair. Il saisit alors un sac plastique, qu’il retourne et tient l’ananas dedans pour finir sa rotation. Reprenant l’ananas par les feuilles, il inspecte la géométrie des inclusions de piquants et les attaque, avec son long couteau fin et souple. Il les ôte par fines incisions triangulaires diagonales, qui donnent à l’ananas une pureté parfaite et un air de fête. Il ne lui reste plus qu’à poser l’ananas au dessus de son sac plastique pour tailler les jolies tranches fines dentelées qui tombent directement dedans. Un jeu d’enfant de 12 ans. Devant son air professionnel et recueilli, nous ne trouvons pas opportun de laisser un pourboire non attendu.

En face de l’hôtel, rénovation immobilière de style, avec tout le mur sur rue recouvert de granit. Certaines plaques dépassent de deux centimètres et pas question de fil à plomb ici. Inde incompréhensible. Il nous faut le temps d’arriver.

 

J53 lundi 29 octobre 2012 Delhi 24° pollution grise

Petite journée à pied autour de l’hôtel, pour ceux qui sortent. Lessives intensives pour Choupie qui retrouve avec un certain plaisir les joies de la bonne ménagère, tout en préparant la suite du voyage. Ecole et rangement des 20 kilos de cours et bouquins reçus par les enfants. Mac Do à midi pour Garance, qui en rêvait, mais sans bœuf et sans porc, ne restent que les nuggets de poulet et des frites « moins bonnes que chez nous ».

Il y a une odeur de l’Inde. Il y a un son de l’Inde. Il y a une énergie de l’Inde. Un monde qui se suffit à lui-même. Les anglais, intelligents et pragmatiques, n’ont jamais pu penser y rester. Ils ont juste tiré le meilleur parti de leur présence sur le « sous-continent ». Une vache se repose le soir à l’angle de la rue. Que mange-t-elle ? Où elle bouse, nous le savons. Coupe, rasage, massage du crâne et peeling pour 300 roupies (69 roupie = 1 €) pour Chris, accompagné de Choupie, partis en amoureux se baigner dans le quartier.

En hausse : le caniveau

En baisse : l’eau pure de l’Himalaya déjà si loin

La phrase du jour : « C’est vivant ici » Choupie

 

J54 mardi 30 octobre 2012 Delhi 25°pollution grise

Seule sortie de la journée, en Touk-touk puis métro moderne stylé propre non tagué, vers Connaught Place, galerie d’arcades, comme celles des Galeries Lafayette à Nice ou de la rue de Rivoli à Paris, en rond, à la taille de la place de la Concorde. Intérieur du cercle occupé par les marques internationales de vêtements et leurs copies indiennes, la circulation de tous véhicules à moteur, le monde. Extérieur du cercle plus local. Une puce pour envoyer les films à Aline notre webmaster, un pantalon et des chaussures pour Chris, rien pour Choupie, les enfants restés à l’hôtel.

Retour par le métro, mais depuis une station courue et à une heure de pointe. Après les portiques de sécurité anti-bombe, sur les quais, grosse concentration de monde. Les premiers wagons sont réservés aux femmes, nous ne comprenons pas très bien pourquoi, dans cette démocratie. Pour entrer dans les wagons mixtes, il y a des queues, organisées par des gars en uniforme. Deux queues, avec un espace au milieu pour laisser passer les sortants. La pression monte à l’approche de la rame décomptée par un chronomètre. Les gars déjà collés derrière comme partout en Inde se tassent sur nous. La resquille indienne joue à plein. Les gardes font reculer quelques jeunes trop manifestes. Le métro arrive. Enorme pression. Occupés à faire respecter le couloir de sortie, les gardes laissent la voie libre à toutes les initiatives personnelles divergentes, dans ce pays totalement individualiste. Ce n’est plus une queue vague qui attend, mais deux masses tassées sous pression. Les portes s’ouvrent. Déferlement sur le quai à travers les haies prêtes à s’engouffrer. Les uniformes ont disparu, les masses se pressent, d’abord dans l’entonnoir de la porte, ensuite dans le boyau de la rame. Pour entrer, il faut pousser, dans tous les sens, les assaillants et les bouchonneurs. Les portes se referment. Choupie et Chris sont toujours sur le quai. Ils ont manqué la ramée, conscrits mal préparés débordés par l’assaut. Chris est prêt à faire quitte ou double sur le rouge. Choupie préfère passer la main. Marche arrière vers l’air libre et un rickshaw (Vespas trois roues couverte) plus privatif. Pour pimenter quand même le retour à l’indienne, le chauffeur ne parle pas anglais, ne lit pas la carte de l’hôtel lointain et il est borgne. Certainement la raison pour laquelle il oublie de remettre le compteur à zéro…

En hausse : la vache des villes

En baisse : la vache des champs

La phrase du jour : « Il n’est pas question que je rentre là-dedans » Choupie à la porte de la rame de métro

 

Inde

En Sibérie, nous étions chez nous, proches.

Au Bhoutan, nous étions loin, mais capables de communiquer, comprendre.

En Inde, nous sommes ailleurs, submergés. Il va nous falloir du temps pour rentrer en Inde.

 

J55 mercredi 31 octobre 2012 Delhi/Jaipur 27° ciel plombé soleil orange à 10H00

Jaipur, nom connu, lieu inconnu, qui fait rêver depuis le bureau. Images d’Inde. Départ de l’hôtel à 5H00 dans le quartier endormi, mais cinq personnes, chauffeurs, guide, porteur, hôtelier, pour nous servir. Embouteillage sonore désordonné devant la gare dont le flux énorme étonnamment entrant malgré l’engorgement absolu coupe la circulation du grand boulevard à huit voies, sous le regard indifférent de vieux décharnés en haillons accroupis indifférents au niveau des tuyaux d’échappement. Porteur qui demande 500 roupies (prix de 10 repas dans la rue) pour porter deux sacs. Il se débrouille avec le guide all inclusive. Mères, enfants, familles qui couchent là par terre. Dizaine de musulmans gras en grande tenue impeccable et toques tricotées fines, en voyage de prière. Le plus avenant, avec montre en or, discute amicalement avec nous. Par la fenêtre, l’Inde cultivée, plate, partout, coupée uniquement de villages difformes et de plastiquevilles, (les bidons en métal sont trop chers ici pour en faire des murs). Décharges dont tous les déchets organiques sont recyclés par les vaches, les hommes passant après pour le reste. A Jaipur, sortie en ville à travers le quartier des intouchables, là où les cochons prospèrent en pleine rue, entre les belles femmes droites au nez percé d’or, en attendant de se transformer en bacon des hôtels internationaux. Bruit, poussière, saleté, pauvreté. Mais au-delà de tout, un sentiment d’être plongés dans un gigantesque désordre cataclysmique qu’aucune force ne saurait organiser.

Des images en désordre. Le désordre des images. Nous continuons la recherche d’un hôtel plus charmant ou plus international, selon l’offre et notre la demande aux certitudes fragilisées. A la recherche de sens. Là où il est caché pour nous. Là où il n’y à pas à chercher de sens. Là où chercher un sens est une erreur. L’inde à l’heure de l’étranger, du Mythe de Sisyphe de Camus. Dans l’attente de la peste, de l’homme révolté, ou de la chute ?

En hausse : le besoin d’ordre

En baisse : le goût du pittoresque  

La phrase du jour : « When did you arrive in India ? Three days ago ? Oh ! You are fresh...» Alibaba chauffeur de taxi à Jaipur

 

J56 jeudi 01 novembre 2012 Jaipur 26°ciel gris lumière malheureuse

A Jaipur. Alibaba a paraît-il eu des problèmes de voiture ce matin. Au lieu de sa veille HM spacieuse des années 50, il nous a envoyé son « cousin », dans une voiture neuve, petite. En chemin, Félix « Il y a de l’immobilier à faire ici… », Julia « Si tu veux mon avis, il y a TOUT à faire ici ! ». Félix « Kahenate (une copine Bengali de l’école primaire) elle fait le Ramadan, comme moi après le Bhoutan ». Fort d’Ambert, très Mauresque. Les bons touristes montent à dos d’éléphant, descendent en Jeep, après avoir bien acheté-consommé sur place. Mauvais, nous repartons rapidement peu convaincus. « L’inde, je m’attendais à quelque chose de beaucoup plus prenant » Félix. Déjeuner dans un typique restaurant indien à touriste, qui nourrit les chauffeurs pour les remercier de l’avoir choisi. « Very good food, very safe ». Super ! Entre une Asio-Américaine allumée, un paumé français gouffre à petit pognon et énergie, styliste qui va monter un hôtel écolo dans un village sans eau à 15 heures de piste de la route entre Jaipur et Jodhpur, « je vous ai entendus parler français, ça ne vous ennuie pas… etc. » et deux babas femelles pieds sur la banquette. Visite d’un jardin à petits temples en marbre, animé par des singes et quelques écureuils. Nous croisons un couple de jeunes français voyageurs. Ils finissent leur tour de Rajasthan dans « l’autre sens ». Rien de ce qu’ils ont vu ne les a convaincus. Il n’y a donc pas que nous. Pour tenter d’améliorer la soupe, nous allons à l’observatoire, qui devrait plaire aux enfants. Là, on peut y choisir son guide polyglotte, parmi les 25 à 30 des langues les plus usitées dans le monde riche, mais pas encore assez pour la variété insondable des touristes. Un plaisir pur. A ce stade déjà avancé, Julia et Félix choisissent de rentrer à l’hôtel. On les comprend. Les autres ressortent pour une fabrique de vêtements promise. Le taxi quotidien nous introduit, il touche une commission sur tout ce que nous achèterons dans ce piètre atelier, soit une tenue traditionnelle pour Garance. Tout ça pour x% à gratter sur nos 15€ dépensés, livraison à l’hôtel comprise. Le sur-mesure et le choix des couleurs vont bien à Garance, elle qui dessine des robes sur son petit carnet bleu. En revanche, déception pour Choupie, qui comptait faire quelques achats en Inde réputée, après une Sibérie et un Bhoutan de disette. Passons sur bruit, lumière pourrie, poussière, klaxon, pression commerciale et poulet tika. Dure journée.

En hausse : le doute indien

En baisse : la patience

La phrase du jour : « Oh France ! Je connais France, Paris, Toulouse, Bordeaux, quelle ville France ? » « Montauban, on ne devrait jamais quitter Montauban… » Chris (assisté de Michel Audiard et Stéphane Germain)

 

Erreurs indiennes

Aborder l’Inde d’un seul bloc alors que c’est une mosaïque non homogène

Arriver la fleur au fusil après la Sibérie et le Bhoutan

Penser se reposer en Inde

Faire confiance a priori aux Indiens

Penser que tout est possible, car le « tout » est tellement envahissant et hirsute qu’il entraîne vers le moins

Attendre qu’il se passe quelque chose

Tenter d’optimiser, faire des efforts, prévoir, espérer

Avoir une vision globale, au lieu de s’arrêter au détail

 

J57 vendredi 02 novembre 2012 Jaipur 27°soleil invisible à travers la brume de triste lumière

Rien fait de bien intéressant hier. Encore moins aujourd’hui. Sur les conseils de la patronne de l’hôtel qui sent l’encaustique des grands-parents, nous trouvons une boutique de fringues branchée Européens. Au moins quelques achats sympas, plus deux ananas sur le retour. Cherchons désespérément auprès de l’agence de Delhi et dans les guides ce qui pourrait nous retenir au Rajasthan. Certainement pas les négociations de prix désagréables avec les Touk-touks et encore moins des tentatives de pression à la mauvaise conscience.

Lumière grise. Encore. Journée pâle. Toujours.

En hausse : rien

En baisse : tout, sauf le moral

La phrase du jour : « On ne devrait jamais quitter Montauban » concours familial

 

Souplesse Indienne 

Tout est négociable. Rien n’est parfait à l’occidentale.

Rien n’est fini, donc rien n’est définitif. Tout est toujours possible. Tout. Même le contraire.

Le programme change. Pas de problème. Tant qu’on n’y est pas, tout peut encore arriver.

Ne pas anticiper. Constater.

 

J58 samedi 03 novembre 2012 Jaipur 27°poussière et bruit

Chris, sans réseau téléphone, se connecte à internet. NBB, Nicole, sa mère adoptive, est morte le 1er novembre, à Monteux, France. Tristes journées à Jaipur. Les enfants ne sortent plus de l’hôtel.

En hausse : la famille

En baisse : l’Inde

La phrase du jour : « Tu diras bien qu’elle (Nicole) a toujours été super pour moi » Garance

 

J59 dimanche 04 novembre 2012 Jaipur/Jodhpur/Luni 31° lumière filtrée par la brume haute dans le ciel

Arrivée du chauffeur. RRavi. Pas causant mais concentré. On va bouger, c’est déjà un commencement vers quelque chose. C’était le mauvais choix de penser se reposer à Jaipur. Mais peut-on se reposer en Inde ? Pas dans ces blocs hôtels dits « de luxe » bordés de ces rues bondées et klaxonnantes. Erreur de débutants. La route. Plate, comme le paysage, agrémentée du pittoresque indien pour photos à montrer aux voisins de la résidence au retour. D’abord large et refaite, sauf là où elle est encore en construction, assez régulièrement donc. Puis étroite, camionneuse et dangereuse. Déjeuner cher et médiocre dans une tente à touriste qui sent la colique à plein nez. Remontée de files de camions à contre-sens. Danger. Risque inutile qui ne compense pas l’absence de paysage. Poussière envahissante. Force klaxon. Chiens éventrés. Pauvreté. Femmes portant leurs charges de ciment ou de cailloux dans des paniers d’osier sur leur tête. Passage du train. Le charme de L’inde. Pour celui qui aime. Selon RRavi, il paraît que la lumière voilée va résister jusqu’au mois de mars. Mais rien n’est moins sûr. Tout dépend de ce qu’il pense provoquer comme réaction de notre part. Et se ses objectifs personnels. Il a peut-être envie de changer de coin ou de rentrer chez lui plus vite, ou pense que ça va nous rassurer sur le fait qu’il ne pleuvra pas pendant les 3 semaines avec nous pendant lesquelles il va gagner sa vie…

A Jodhpur, beau fort de gré rouge avec vue sur ville à toits terrasses peinte en bleu, que nous visitons, le fort, pas la ville, avec quelques milliers d’amis indiens. C’est dimanche. Tout le monde en profite. Certains nous prennent en photo. Nous les comprenons. Belle architecture militaire, agrémentée, à l’intérieur, de magnifiques nacelles à éléphant travaillées ainsi que de berceaux de maharadjas du meilleur goût local. On aurait pu s’arrêter ici si notre chemin nous y avait menés. De là à faire toute cette route pour voir ça… Un peu plus loin, à Luni, Choupie nous a trouvé un vrai bel hôtel dans un palais encore habité partiellement par un justement maharadja. Celui qui aime Marrakech appréciera la musique et le service de Fort Chanwa, « a Jewel in the desert », c’est écrit sur la carte. Autrement, la nuit, pour rester dans l’ambiance, les sirènes de paquebot, ce sont les trains qui passent, à quelques mètres semble-t-il.

En hausse : la circonspection

En baisse : la patience

La phrase du jour : « Je me demande bien ce que tu mets dans le journal de bord ? » Choupie

 

Doute indien

Question au chauffeur : « vous êtes arrivé ce matin ou hier soir ? ». Mauvaise question. Le chauffeur sait qu’il va devoir nous conduire une partie du jour et que les occidentaux sont obsédés par la sécurité. Réponse du chauffeur : «  Je suis arrivé hier soir ».

Question au chauffeur : « Il faut combien de temps pour aller à Jodhpur ? ». Mauvaise question. Le chauffeur va répondre ce qui l’arrange. S’il est pressé d’arriver, 4 heures. S’il ne veut pas être ennuyé par des clients impatients rivés à leur chronomètre, 6 heures. Pour nous, la réponse est « 5H30 à 6 heures, selon la circulation ». Un prudent, Rravi le chauffeur, sur les horaires, pas la conduite. Pour le desk de l’hôtel, double contrôle occidental aussi futile qu’inutile, « départ 9 heures, arrivée vers 17 ou 18 Heures (soit 8 à 9 heures) ». Nous mettrons moins de 4 heures…

Question au chauffeur : « Combien de kilomètres jusqu’à Jodhpur ? ». Réponse du chauffeur : « 125 ». Choupie « Sur la carte il est indiqué 80 kilomètres ». Le chauffeur « Oui, mais c’est la carte, moi, je connais la route ». Jodhpur 125 kilomètres effectivement.

Question au chauffeur : «  Combien de kilomètres jusqu’à Luni ? ». Réponse du chauffeur : « 50 ». Choupie « Ah bon ? Sur la carte il est plutôt indiqué 15 ou 20 kilomètres ». Le chauffeur connaît la direction de Luni mais n’y est jamais allé. Luni, 20 kilomètres.

Le chauffeur a travaillé sur le « palace on wheels » (train de luxe pour touristes qui sillonne le Rajasthan). Bon anglais. Quand une question ou une réponse ne l’arrangent pas, très mauvais anglais.

La météo annonce gris pour aujourd’hui et bleu pour dans deux jours. Deux jours plus tard, ciel toujours aussi plombé. La météo annonce ciel bleu pour dans deux jours… Même le pouvoir central camouffle ? Plus tard, question au chauffeur : « Le temps comme ça c’est normal pour la saison (sans aucune indication sur notre sentiment à propos du « comme ça ») ? ». Réponse du chauffeur « Oui, jusqu’en mars, comme ça normal ». Nous commençons à intégrer le savoir-dire indien…

 

J60 lundi 05 novembre 2012 Luni/Kumbalgar 31° lumière à peine moins pire

Matinée studieuse à l’hôtel. Les perruches crient, les tourterelles restent discrètes, les pigeons et les perroquets verts font leur nid. Chris tente d’écrire un mot pour Nicole. Il fait beau et bon dans les cours bien tenues du maharadja à la végétation verte arrosée.

Trois à quatre heures de route pour arriver au prochain stop. Toujours aussi pittoresque. Le Rajasthan, destination pour couple de touristes qui a 10 jours à Noël, pour se « dépayser ». Pas une destination de voyageurs. Car rien de ce que nous voyons ne laisse une ouverture pour un chemin de traverse. Et la structure même du pays, faible, inconfortable, sans lieux de vie, trop pauvre, ne laisse pas imaginer d’alternative au passage des éléphants touristiques. Comment trouver un lien ? Comment trouver notre guide ? Déjeuner médiocre. Notre but est maintenant de torcher le Rajasthan, au plus vite et d’aller « ailleurs ». En Inde, ou dans un autre pays ?

Ranakpur, plus grand temple Jain du pays. Singes sur le parking, jungle autour, une vague allure de temple Khmer, belle façade, peu de monde. A l’intérieur, magnifique. Le temple des singes dans le Livre de la Jungle. Ne manquent que Baguera et Baloo. En parfait état, le temple est entièrement en marbre, avec ses mille colonnades sculptées partout, des vues sur le ciel ou la forêt, des raies de lumières qui transpercent. On se sent bien ici. Nous faisons plusieurs fois le tour, en évitant toutefois le car d’Allemands, sympathiques certainement, mais à la langue un peu sonore pour le lieu. Nous n’avons jamais rien vu d’équivalent. C’est beau malgré la charge, très serein et fort heureusement encore en activité spirituelle : le temple est fermé le matin et à partir de 17H pour les offices jains. En sortant, nous sommes les seuls à faire le tour par l’extérieur. Bon bol d’air.

Une heure trente plus tard, nous sommes à Kumbalghar, 1000 mètres d’altitude. Pour assurer, nous tapons au plus haut de la hiérarchie hôtelière, non sans avoir négocié ferme les prix du Aodi Hôtel. Depuis nos suites de Hilton paysager local, nous boycottons les touristes qui prennent le buffet en photo, en pensant à Nicole.

En hausse : la fluidité excrémentale

En baisse : les notes dans le petit carnet d’impressions

La phrase du jour : « J’en peux plus de ce pays où rien n’est sûr… il n’y a pas d’autre solution, il faut quitter l’Inde » Julia

 

Propreté Indienne

On passe le balai sur la pelouse du maharadja le matin

On crache partout, sauf dans le métro

Les vaches et les cochons recyclent les déchets organiques dans les tas épars

« Ça ne les dérange pas, ça leur plait comme ça »

 

J61 mardi 06 novembre 2012 Kumbalgar/Udaipur 28° lumière moins désagréable

Belle matinée sur notre terrasse dans les arbres au milieu des perroquets. Julia naturelle « tiens, une perruche ». Chris finit d’écrire pour Nicole, les enfants font leur école. Le fort de Kumbalgar est perché, immense, construction à la Vauban entourée par une mini-muraille de Chine de 36 kilomètres. Pas loin d’être beau, desservi par une nature qui ne donne pas envie. C’est la sortie préférée des écoles de la région. Les petits français ont un succès fou auprès des enfants indiens, très sympas, enthousiastes, souriants et désintéressés. Garance, surtout. Et Félix auprès des filles, avec ses RayBan négligentes bleues au bout du nez et ses New Balance.

La route jusqu’à Udaipur n’est pas belle, mais pas agressive, sans camion, rurale avec un peu d’eau et quelques lacs de retenue. Autant dire un bonheur râjasthâni et déjà beaucoup pour l’Inde. De là à penser s’arrêter dans un coin sympa, il y a une civilisation. A Udaipur, après la traversée de la ville à l’indienne, le Kankarwa Haveli, notre hôtel familial sur lac, vieux bâtiment bien restauré, suites spacieuses et décorées avec goût, le tout pour un prix amical, est parfait. Premier repos sans arrière pensée en Inde. Premières expériences vraiment agréables d’Inde. Femmes sur le gatte en-dessous en pleine lessive à bâtons rompus. Match de basket sur terre dans les communs du Grand Palais ; un vaincu de très peu offre un excellent thé massala et un samossa, spécialité d’Udaipur, à Chris. Tour des extérieurs du Palais et de ses hôtels de luxe. Barbier sérieux. Jeune artiste peintre qui explique son travail de minutie extrême et ses 17 années d’apprentissage; on a envie d’y croire. Cours familial de cuisine indienne végétarienne fraiche et « non gravy » (sauce lourde et grasse spéciale touristes) par la patronne, matrone rayonnante d’énergie souriante. Magnifique vue sur les bords du lac illuminés. Discussion avec le patron, noble moderne et branché marketing, qui regrette la direction mercantile pure du pays qui détruira la poule aux œufs d’or. Nous l’écoutons avec intérêt. On se croirait sur la terrasse à Bandol. Première détente indienne.

En hausse : les Indiens (« il y en a partout »)

En baisse : les Indiens (« il y en a marre »)

La phrase du jour : « Ici tu deviens maharadja en 30 minutes » Félix après sa séance photos avec les jolies Indiennes

 

Mystères d’Inde

D’où sortent tous ces enfants magnifiques aux dents blanches bien alignées ?

Où se cache la classe moyenne ?

Qu’elle est la valeur de la vie dans une telle profusion ?

Où est le soleil ? Est-ce la pollution, la météo, les deux qui le cachent ?

Le soleil sort-il du brouillard une fois dans l’année ?

 

J62 mercredi 07 novembre 2012 Udaipur 25° lumière un peu moins voilée

Deux mois de tour du monde pile. 100 séries d’école. Des pays et des gens extraordinaires. Mais aujourd’hui, en perdition en Inde. Pas en danger. A la dérive mole dans un pot au noir gigantesque dont l’agitation fébrile ne porte pas à plus de quelques mètres désordonnés. Le règne de l’incertain. Rien de solide. L’univers du mou. Nous nous enfonçons. Certains y sont restés collés. D’autres y croient vraiment.

Notre style c’est de réagir. Le contrôle plus que laisser couler. Donc, nous nous agitons. Préparation intensive d’un tour du Gujarat, l’Etat voisin, sensé être plus authentique : ânes sauvages, tankers d’acier en destruction, bateaux en bois en construction, ethnies nomades. Après étude approfondie, abandon du projet, ainsi que des destinations à hippies du nord. Demain direction Agra, Taj Mahal. Choupie soulagée, les enfants ravis, Chris de moins en moins convaincu. Un ourlet imparfait de pantalon médiocre, par un couturier professionnel de rue, il est vrai passionné de politique et recevant les adhésions pour le parti Gandhi. Un très bon déjeuner « luxe » au Jagat Niwas, situé littéralement la porte d’à-côté, pour fêter la centième série. Tour privé indigent sur le lac au coucher du soleil : lumière triste, soleil voilé, bateau en plastique médiocre et gilet de sauvetage orange pour les marins Barnoin. Loin du Baïkal tout ça. Dans leur système de communication incompréhensible, les Indiens arrivent à nous faire changer de bateau, au milieu de cette balade de 35 minutes. Heureusement, il y a la terrasse magnifique et les belles chambres de notre hôtel, la patronne cuisinière, Udaipur bien éclairée.

En hausse : le doute indien, la lumière de Bandol

En baisse : les légumes frais

La phrase du jour : « Je ne sais pas, il y avait un truc de plus chez Yvan (dans la Taïga) et en plus, lui, quand il disait quelque chose, tu pouvais le croire » Garance

 

Inde menteuse

Le magnifique hôtel palais au milieu du lac accueille un mariage de milliardaire demain. C’est pour cela que ce soir il sera éclairé de 10.000 bougies. Le gars parle très bien français. Il part dans trois jours, à Paris, pour exposer le travail de sa grand-mère, brodeuse traditionnelle, au Louvre et à Lyon. Il montre sa photo devant la Grande Pyramide. Ce n’est pas à vendre, mais il en profite pour montrer quelques pashmeenas. De retour à l’hôtel, il n’y a aucun mariage prévu à l’hôtel-île. Un bon point pour l’Inde.

 

J63 jeudi 08 novembre 2012 Udaipur/Bundi 25° lumière toujours médiocre

Au fond du trou et rien n’indique que nous allons remonter. Rien sauf l’expérience. Et rien, sauf que nous semblons commencer à lâcher, donc à nous adapter, mais difficilement. Rien, sauf notre optimisme qui nous pousse à voir le beau au milieu du pire. Nous sommes en train de faire l’expérience de l’Inde. Et les Indiens, sans jamais la moindre agressivité, nous obligent à composer avec eux. Expérience vraiment intéressante. Le problème c’est : le niveau d’énergie, toujours attaqué durement ; la gestion de la contamination par le pire et l’attention à mobiliser instantanément pour ne pas manquer le meilleur ; la fluidité nécessaire, comme eux aux carrefours dont nous pensons, nous, qu’ils sont impossibles à traverser et que les Indiens traversent sans même ralentir, dans un pays où tout nous raidit.

De la terrasse de l’hôtel sur le lac : rapace important, pigeons, singes sur la terrasse de l’hôtel d’à côté poursuivis par un teckel, perroquets, écureuils. Dans la chambre, bonne école jusqu’au départ de 10H30, vers Jaipur, étape obligatoire du retour vers Agra et son très médiatique Taj Mahal. Une anglaise étalon, blond-roux, peau blanche tannée de tâches de rousseur tropicale, yeux verts, ongles des pieds vernis rouge parfaits, maquillage impeccable, tunique locale de bon goût sur pantalon blanc immaculé, nez en l’air indiquant celle qui connaît bien l’Inde pour l’avoir colonisée longtemps, croise Chris sur le départ dans la chambre. Elle prospecte pour une amie agent de voyage. Nous engageons la conversation avec Sheila, qui habite l’Inde depuis 4 ans, adore Udaipur et nous emmène en face chez Mister A, le meilleur agent de voyage de la ville. Une heure et demie plus tard, nous partons pour Bundi, via Chittorgarh, et non pour Jaipur. Et pour une fois, grâce à nos nouveaux amis, l’hôtel du soir déjà réservé et pleins de l’espoir d’avoir fait un nouveau pas vers la l’apprivoisement de ce pays incompréhensible pour nous.

Large et rapide route déserte car payante, sur la majeure partie du trajet. Déjeuner tardif dans l’étape recommandée par Sheila. Le vrai hôtel post colonial. « Tout comme avant », mais suffisamment délabré pour montrer combien les anglais leur manquent, pas assez pour casser le charme, les tortues qui se promènent sur la pelouse, d’époque. Bonne cuisine réputée en plus de quelques russes discrets épars. Nous n’avons pas le temps d’aller visiter le fort. Ça tombe bien, nous n’en avions pas envie non plus. Julia craque un peu au repas et se demande, comme toute la famille d’ailleurs, ce que nous faisons là et si l’épreuve indienne va encore durer longtemps ? Bonne rigolade dans la voiture quelques minutes plus tard en lisant le journal de bord de la veille.

Route plate. Lumière plate. Villages et villes stéréotypés d’Inde : boutiques alignées le long de la route avec pour seule décoration les banderoles paquets de chips Hays multicolores à 5 roupies (7,5 centimes d’euro) remplis d’air et de 7 à 16 chips selon le degré de fragmentation des lamelles de pommes de terre. On pourrait facilement prendre une de ces nombreuses photos connues d’enfants pauvres et beaux, de femmes noires et saris safran portants dignement des charges sur leur tête droite, de fakirs en os et cheveux habillés de blanc… mais quelle signification pour ces photos ? Souvenirs de vacances ? Témoignages d’une incompréhension ? Voyeurisme tarifé ? Le pire du tourisme. Très très loin du voyage. Le monde colonisé par les appareils photo Canon des préretraités. Vers la fin de journée, la route est moins bonne, mais un peu moins monotone aussi, presque jolie par courts endroits. On ne peut pas dire belle. Arrivée la nuit à Bundi. La même ville que toutes les autres avant. Mais la nuit, l’impression est encore pire. Quant à l’hôtel, il est terrible. Triste à mourir tout marron et jaune pisseux passé, jardin faiblement éclairé à l’ampoule de faible consommation, chambres sordides infestées de moustiques malgré l’odeur ravageuse du tortillon en train de finir de brûler et qui paraît-il, en Inde, tue les moustiques, ventilateur à fond pour chasser l’odeur et mettre un peu d’ambiance. Malgré la fatigue et les sacs déjà descendus du toit, Chris part avec Rravi chercher un autre lieu plus avenant. Sans grand espoir car nôtre hôtel est la recommandation de Sheila, tamponnée Européenne connaissant l’Inde, et il est « ranké » N°1 à Bundi par Tripadvisor. Inde… à l’autre bout de la ville, magnifique haveli historique, dans la même famille noble depuis 250 ans, juste sous le superbe fort, fort bien éclairé. C’est là que nous dormons, dans les chambres suites de luxe avec vue directe sur le fort et les singes qui animent sa façade que même la nuit n’arrête. Choupie et Chris partent faire un tour en ville. Le sordide de la rue indienne de nuit, avec ses deux roues sonnants, ses poubelles en putréfaction, ses derniers vendeurs racoleurs et sa vache qui hère en recherche d’un endroit calme avec une patte de son futur veau pendelante avec son placenta, le dispute au pathétique du bar de toit éclairé au tube plastic bleu dont les propriétaire ont réussi l’exploit de boucher la vue sur la magnifique façade illuminée du fort.

Fatigant tout ça… Et nous n’avons pas beaucoup avancé dans notre compréhension du pays. Ou plutôt si. Nous comprenons de plus en plus que nous ne sommes pas au bon endroit, que nous n’avons pas les bonnes introductions dans ce sous-continent où percer la couche de boue demande un vrai guide et que chercher seul mène à la déroute.

En hausse : la sortie d’Inde

En baisse : Tripadvisor (site internet de choix d’hôtels qui truque ses résultats selon les paiements des hôtels) 

La phrase du jour : « In India, you need two things : patience and flexibility. This is why there are very few German people visiting India » Mister A, agent de voyage à Udaipur

                                                              

J64 vendredi 09 novembre 2012 Bundi/Agra 25° lumière entre brumeuse et poussiéreuse

Ecole sympa dans la triple cour de notre haveli, sous le regard intéressé des singes. Puis route de 10H30 à 19H30. Ça commence bien. Au bout de 50 mètres, bloqués dans notre rue étroite derrière un engin qui remplit la remorque d’un tracteur avec les monceaux de poubelle de la rue. Le dessous surtout et l’odeur, sont assez intéressants. Plusieurs gars en tongs sillonnent les ordures pour donner leur avis de bon ménage au gars de l’engin à pince. Dessous, c’est mou, mouillé, en décomposition. L’engin laisse un bon 30 centimètres de boue noire sur toute la largeur de la rue et 30 mètres de long. Tout le monde semble content de ce bon coup de propre. « Ils préparent le festival des lumières de ce week-end » nous apprend Rravi.

Ça commence bien car c’est à peu près la chose la plus intéressante de nos presque 10 heures de route, pour moins de 400 kilomètres, dont près de la moitié sur « autoroute ». En bons voyageurs, nous n’avons rien contre les longs trajets. Rien, au contraire, contre la route, quand elle a un intérêt quelconque. Là, c’est le copié collé du même paysage mais surtout des mêmes croisements, des mêmes figures pauvres pittoresques, des mêmes échoppes noires de cambouis à pièces de camion, des mêmes grandes bassines d’huile de la même couleur que la précédente, mais pour faire cuire des mauvais beignets dedans, que nous mangeons pour accélérer le rythme des kilomètres. Le même bruit, le même bordel, la même poussière. Tout est recouvert, tout est saturé : la vue, l’ouïe, l’odorat. On ne voit même pas la misère. Est-ce de la misère ? C’est peut-être ça qu’il faut voir en Inde ?

Fin d’arrivée très dangereuse de nuit et traversée interminable de l’abominable Agra, ville du tellement célèbre Taj Mahal. Nous cherchons dans la zone de la porte est. Rravi habite la ville, il connaît bien. Premier hôtel sordide avec plafond de la chambre salpêtrisé écroulé et pas de carreau à la fenêtre de salle de bain donnant sur le couloir. « Pourquoi cela ne vous plaît pas monsieur ? ». Deuxième hôtel sordide d’un autre genre, avec violoniste de viole locale et jeune garçon grimé qui accueillent les visiteurs de quelques bonds grinçants avec restaurant à thème (romantique), sur le toit, qui attend un groupe. Une seule chambre libre dont la seule fenêtre ne s’ouvre pas. Troisième hôtel non praticable, pourtant avec de belles pièces de rez-de-chaussée donnant sur la décharge canine. Radisson plein, Rravi a appelé un copain au desk. Nous finissons dans un hôtel neutre, oublié avant même d’être payé. Nous désertons son restaurant pour une terrasse familiale. Dernier effort, favorablement payant, d’une longue journée.

Tant d’efforts pour ça… Demain, le fameux Taj Mahal. Attentes diverses de notre petit groupe bien resserré et bien solidaire : certains beaucoup, d’autres, aucune. Ah oui, nous avons quitté le Rajasthan. C’est déjà un début… mais lequel ?

En hausse : le recul et le rire

En baisse : l’énergie du désespoir

La phrase du jour : « L’Inde c’est plus beau la nuit, on ne voit pas les petits défauts… » Julia

Route Indienne

Proverbe : « for the road you need three things : good horn, good breaks, good luke » Rravi, chauffeur

 

J65 samedi 10 novembre 201 Taj Mahal Agra/Delhi 25° lumière entre fog et bulle de pollution

Taj Mahal. Nous sommes debout à 6H30 pour profiter de l’ouverture des portes à 7H00. La mauvaise heure. Les touristes motivés sont déjà là à faire la queue, les autres arriveront plus tard. Nous voilà derniers de la première vague. Reste l’espoir que les touristes se diluent dans les jardins et que le Taj Mahal soit beau.

Il est très beau. Malgré le monde. Malgré les innombrables photos déjà vues. Malgré la pression qui pèse sur lui. Malgré la fatigue et l’envie de fuir de notre petit groupe. Le Taj est beau, serein, blanc, accueillant. Formes rondes féminines pour la favorite du Roi Moghol derrière jardins et bassins. Monochrome relevé de calligraphie d’onyx noire et de fleurs en incrustations de pierres sobres, fléché d’or. Splendeur du grand Taj Mahal. On rêve de venir se recueillir ici et de faire le tour du propriétaire, seul. Belle émotion autour du tombeau de La Belle pour Choupie. Fakirs safranés décharnés, Américains équipés obèses, Vieux Indiens dignes en tunique, photographes de tous pays, mélange enjoué, tous rassemblés en une seule communauté de croyants en le pouvoir de la beauté. Ça fait du bien. Pendant ce temps, des américains accentués arrivent par voiturettes ou rickshaws électriques. Ça rassure leur bonne conscience après les saucisses du petit déjeuner.

Le reste de la journée est habituel. Petit déjeuner médiocre dans notre hôtel de passage. Enfer de circulation pour sortir d’Agra. Lumière triste à mourir à Venise. Longueur de route plate sans intérêt jusqu’à Delhi. Traversée de Noida, la nouvelle New Delhi, rêve d’Indien en forme de cylindres HLM, desservie directement par autoroute, marketée luxe ; un petit enfer urbain à acheter cher sur plan avant que les prix n’augmentent encore. Enfer de Delhi un samedi après-midi à la recherche désespérée d’un hôtel où se reposer. Dans Hauz Kas Village, petit Marais de Paris local, le Rose Hôtel est malheureusement plein, mais nous donne le ton de la maison en construction à Bruxelles et son patron, François le français, essaie de nous donner quelques clés et destinations pour apprivoiser l’Inde. Nous finissons au Mannor, peu convaincus, mais où cependant la cuisine indofusion est excellente et la suite des enfants à leur goût. Commençons-nous à lâcher ? En tout cas, nous sommes débarrassés du Rajasthan et de Rravi, notre sérieux mais beaucoup trop agressif chauffeur. Déjà oubliés. Les deux. Sauf les 2000 kilomètres, les 50 heures de voiture et les litres de pétrole regrettés. Il paraît que l’Inde est un continent. Demain, nous changeons de pays, de direction, d’Indiens, de chauffeur. Un nouveau départ ?

En hausse : l’espoir d’Inde mieux comprise

En baisse : l’Inde des touristes

La phrase du jour : « Il faut faire attention, car l’Inde est un pays où l’on rentre facilement en résistance. Il faut laisser venir les choses » François, en Inde depuis sept ans

Entrée au Taj

On ne rentre pas au Taj avec un sac à dos, surtout bourré de toute l’électronique désormais indispensable au voyage et que nous n’avons pas voulu laisser traîner à l’hôtel. Donc Chris va devoir aller déposer son sac à la porte sud. Nous sommes porte est. « No problem Sir, only five minutes. I wait for you, I will let you enter ». Nous avons assez d’expérience pour ne pas croire une seule parole : il y aura des problèmes, c’est sûr ; personne n’attendra Chris, sauf si le service et le hasard font que le militaire est encore là dans une demi-heure ; pas certain que Chris puisse shunter la queue. Tour du Taj par l’extérieur. La porte sud n’est pas loin. Mais elle ouvre à 8H00, et il est 7H30… « Go to door west Sir ». Là c’est plus loin. Il y a la queue, mais les Indiens toujours prêts à rendre service, indiquent les lockers. A 200 mètres, pas plus. Mais dans le mauvais sens. Toujours à pied. Cela fait maintenant plus de 30 minutes que Chris a commencé sa marche forcée. Au locker, petite queue. Certains Indiens laissent leur baluchon de voyage. Chris son sac. Seule protection, le gars qui donne le ticket et le numéro du ticket clairement répété au préposé en ressortant. Pas question de retourner porte est, c’est ça le « problème inattendu », entre autres précédents. Passage en force par la porte ouest, Chris brandissant son ticket d’entrée et de locker par la sortie encore inutile pour l’instant. Passage ouvert. 40 minutes, pour déposer le sac. Loin du lever du soleil. Mais Choupie et les enfants profitent du Taj depuis longtemps.