Inde 3 : BENARES (Vârânasî)

 J72 samedi 17 novembre 2012 température 28° Lumière bouillon de chicken soup léger

Transfert

Réveil à 5H00, pour une de ces journées dont seule Choupie a le secret. Adieu Sahil et merci, chauffeur 24X24, tranquille sur la route, toujours souriant, prêt d’un bond quand on frappe à la porte de la voiture quand tu dors. Avion à 6H30, mais avec une bonne heure de retard.

C’est toujours ça de moins à attendre à Delhi. Récupération de deux de nos cinq sacs grâce à Abercromby, notre très opérationnelle agence locale, peu utile dans la compréhension des Indes. Déjeuner inoubliable au standard international d’aéroport. « J’ai hâte de retrouver l’appétit » Félix. Nouveau vol vers Vârânasî. Taxi encore jusqu’en ville. Assez pour voir une nouvelle fois partout la même lumière de tristesse, la même campagne plate, le même désordre d’ordure, la même cacophonie envahissante, le même air gris irrespirable chargé des vapeurs de plastiques brûlés. L’Inde, un vrai pays. Unifié par son énergie chamboulesque. Un peuple agricole qui vit en ville avec ses animaux.

 

L’hôtel Ramada, 5 étoiles aux standards internationaux, est le bon choix raisonné loin du cœur après une telle journée, dans un tel pays, dans l’attente des célèbres ablutions et crémations du Gange. Il reste suffisamment d’énergie aux parents pour aller dîner, à deux pas, difficiles dans une telle circulation, au Suria. Architecture coloniale d’époque, pelouse en attente d’un mariage ce soir, bonne cuisine (sauf le mouton avarié pour Choupie). Le calme à quelques mètres de l’enfer. Comme en Inde, partout.

En hausse : l’envie de ciel bleu Thaïlandais

En baisse : le curry « gravy » (sauce épaisse et grasse) indien

La phrase du jour : « J’ai l’impression d’être du papier à mouche » Julia qui n’apprécie pas d’être collée à l’indienne

 

J73 dimanche 18 novembre 2012 température 27° Lumière toujours difficile

Vârânasî & Bénarès

5H15 du matin. Heure de tous les tours pour faire le tour de Vârânasî. Bénarès, c’était avant. Maintenant, quand on est au fait, on dit Vârânasî. C’est plus chic parmi les vendeurs de voyage et les aventuriers en pantalons multipoches logotés. Mais c’est la même ville. Ou plutôt Bénarès, était certainement autre chose. Pas une colonne de bateaux formant ponton sur le fleuve Mère à quelques mètres des gattes ; certains photographes embarqués n’hésitant pas, ni leur skipper, à se poster à deux ou trois mètres des pèlerins faisant leurs ablutions. Voyeurisme des uns, cupidité des autres, sérénité et patience des baigneurs surtout. On peut même échanger quelques sourires avec certains, hommes ou femmes. De retour rapide à l’hôtel Ramada-Amérique, malaise familial partagé. Rêves d’île en Thaïlande. Au milieu des nord-américains en tenue réglementaire d’aventurier à pantalon à poches nombreuses et casquette, les plus aguerris arborant gilet à poches posant là son aventurier, et des Japonais en blanc, tous ravis de leur aventure matinale, la famille se demande pourquoi elle est venue participer au show ? Ce soir, cérémonie et crémations. Sans matériel photographique ni vidéo. Pour voir.

Déjeuner au Suria qui nous fait 10% à cause du mouton d’hier. Il est question en famille d’appréciation de distance de la « sphère intime ». Les Indiens ont une distance plus courte que la nôtre. Ça nous gêne. Mais, on s’y fait et les Indiens n’étant jamais agressifs, toujours bienveillants, nous sentons bien que cette notion culturelle n’a rien « d’absolu ». « Nous 90 ans, c’est 90 ans… il faut faire attention dès le départ. Ici, ils croient à la réincarnation, alors… » Garance. « Il est bon ce crispy chicken au miel non ? » « Oui, mais tu t’en lasses vite… » Garance. Ecole tu es loin. Mid-day poils. Les filles en prévision de la Thaïlande qui approche. Chris pour changer de peau, l’occasion de rencontrer un fouinard malin devant l’hôtel, qui sert de guide jusqu’au coiffeur du « village » : à quelques centaines de mètres de l’hôtel, un autre monde, celui que nous avons eu du mal à percer.

Seuls Choupie et Chris partent voir les feux du Gange en compagnie de leur nouvel ouvre boite à yeux perçants. En attendant le touk-touk, les quelques minutes passées devant le portail de l’hôtel découvrent le monde invisible des réseaux locaux. Taxi de ce matin affrété par l’hôtel qui vient aux mauvaises nouvelles pour lui. Touk-touks concurrents qui posent des questions. Copains qui passent. Tout le monde connaît notre guide freelance et ce qui semblait totalement désordonné apparaît maintenant comme un petit écosystème local à capillarité ordonnée très finement, comme toutes les économies de pénurie. Un récif de corail en expansion organique, dont les interdépendances et les alliances sont parfaitement connues de tous, sans besoin de panneaux de signalisation. Le contraire de nos bulldozers occidentaux tellement efficaces mais aussi ravageurs, bien alignés par appartements aux voisins anonymes.

Un peu avant les feux, Choupie refait les nœuds de ses chaussures. Chris note dans son carnet. Appréhension ? Devant les bûchers du petit gatte à crémation, très peu de famille. Uniquement les hommes, cinq ou six, très détendus, en apparence au moins. Ici, c’est à la maison qu’on pleure, pas de manifestation ostentatoire publique. Et pas trop longtemps, on ne garde pas les morts plus de quelques heures avant de les brûler. Tous les proches sont proches. Rasés sauf une petite queue, habillés de blanc couleur du deuil, les hommes de la famille apportent le corps sur un brancard en bambou qu’ils trempent dans le Gange. On ouvre la bouche du mort pour lui faire boire l’eau du Gange cinq fois, une fois par élément cosmique : eau, terre, feu, air, ciel. On le défait de ses liens et du tissu qui recouvre le brancard. On le dispose sur le bois soigneusement rangé par le un homme de caste inférieur, mais au pouvoir très important, puis on rajoute quelques bûches au-dessus du corps. 301, 401, 501 kilos de bois, selon les moyens de la famille. Le 1 de la fin, pour la chance. Bois de senteur qui embaume tous les gattes pour les très riches. Un parent qui s’est purifié dans le fleuve reçoit le feu, le même feu qui brûle depuis des siècles, unit et brûlera tous les Hindous. Il fait cinq fois le tour du corps avec les braises sur des pailles qui s’enflamment qu’il retransmet au brûleur, qui embrase le bûcher. Tout a disparu en 2 à 3 heures, sans toucher ou presque au feu qui démarre lentement, monte puis baisse. Comme la vie. Et le feu réchauffe. Eclaire. Chasse les moustiques. Rassure. Un fakir sourit au bord du feu. Le gars qui a allumé le bûcher grille une cigarette accroupi sur les marches. Le prochain corps arrive. Il ne pèse guère plus que celui qui brûle depuis un moment déjà. La peau et les os d’un très ancien qui attendait patiemment la mort sacrée de Bénarès. Le feu, à même le sol, n’est pas énorme. Le corps, dont on distingue certaines parties, bras qui se contracte, pied qui dépasse, crâne noir, brûle sans difficulté. Au bout de deux ou trois heures, il ne reste que des cendres, partiellement apportées au Temple, puis transmises à la famille qui les rend au Gange éternel. Simple. Tellement simple, naturel, rapide, sans décorum, que s’en est déconcertant pour nos habitudes grandiloquentes. Mourir à Bénarès. Etre incinéré à Bénarès. C’est la garantie de monter directement au Nirvana.

Les Japonais toujours polis sont très concernés, un rite qui les touche, une discrétion proverbiale méritée. Un touriste occidental n’avait, lui, rien d’autre à mettre pour venir ici qu’un maillot de basket sans manche des Chicago Bulls. Ça nous choque plus que la famille. Un nordique, lui aussi en marcel, mais avec force tatouages, pantalon patchwork, sandales sans compromission et dreds de rigueur, suit aussi assis sur les marches. Debout, le taureau de Chicago, très concerné, se gratte ostensiblement l’entrejambe. Heureusement, très peu touristes ici, dont la plupart arrivent à rester presqu’invisibles. Il est vrai que les photos sont interdites autour des crémations… ça tombe bien, tout notre matériel inopportun est resté à l’hôtel.

La « cérémonie » quotidienne, vue du fleuve, relève, elle, de la comédie Bollywood. Chants, hautparleurs, parasols lampions de 10 mètres de haut et brahmanes en habits de lumière. Superbe spectacle sons et lumières. Tous les bateaux du matin sont au spectacle, sur toute la largeur du gatte et une dizaine de rangs touristiques, plus quelques rares bateaux d’Indiens. Cependant, notre guide improvisé et notre piètre skipper semblent convaincus de l’importance de la cérémonie, qui leur plait ainsi qu’aux très nombreux Indiens enthousiastes couvrant les marches. C’est à terre qu’il fallait être. Encore un peu plus bas dans le courant, sur le grand gatte de crémation, un douzaine de crémations se déroulent dans la nuit. Là, nous sommes seuls sur notre barque. Bénarès. La nuit. Sur le Gange. Devant le grand gatte de crémation illuminé par les feux. Quelques minutes d’éternité volées au temps.

En hausse : le petit bracelet de laine de Chandigarh toujours autour de nos poignets

En baisse : l’incompréhension

La phrase du jour : « Et la vie continue autour » (des crémations) Choupie

 

J74 lundi 19 novembre 2012 27° Lumière de fin de journée toute la journée

Bénarès hors Gange

Les enfants restent sur leur île, à l’abri des agressions, fatigués. « Vraiment, je n’aurai pas réussi à m’y faire, à l’Inde… » Félix. Choupie et Chris partent en rickshaw vers les Temples et les boutiques, autre sorte de temples. La Banaras Hindu University ressemble à un petit Chandigarh colonial, fin des années Artdéco. Dommage qu’il n’y ait pas de logement pour nous ici. Devant l’entrée du temple, les restaurants pour étudiants, sur une demi-placette ronde, font plus envie que le buffet Ramada. C’est là qu’il faudra venir manger la prochaine fois (que nous viendrons en Inde). Le temple, que nous trouvons laid et étrange, ses représentations de déités encore pires, nous permet seulement de prendre la mesure de ce qui nous sépare d’un début de compréhension de cette spiritualité étrangère. Le local à chaussure est le lieu le plus animé du temple. Au temple des Singes, beaucoup plus actif, tout aussi obscur, l’ordure et l’odeur ne semblent ne déranger que nous. Les singes sont les vrais maîtres des lieux.

Direction les boutiques pour touristes et VIP. Car, en Inde, on ne dit pas privilégiés, nobles, bourgeois, riches, fonctionnaires. On n’envie pas non plus… Et on dit VIP. Seul le Maharaja Palace, pour son bâtiment historique retient notre attention. Mais en dernière heure, nous atterrissons à deux pas de l’hôtel, dans une demeure de goût, simple, sols en marbre gris du Rajasthan et granito assorti pour les bureaux, grilles dessinées, comme la maison, sobres et belles par le propriétaire, meubles modernisme indien des années 60, belles vitrines en ligne. Plaisir d’écouter, de toucher, d’apprendre. Plaisir du commerce des épices qui passionnait plus les hommes que l’or qu’il rapportait parfois. Choupie trouve un très beau châle en cachemire de grande qualité.

En hausse : le bon rythme

En baisse : l’intégrale James Bond à la télé Indienne

La phrase du jour : « if you are happy, I am happy » Sahib rabatteur rickshaw

Paradoxe indien pour consultants en stratégie

Les Indiens sont tellement nombreux que le temps ne vaut rien. Et là où le temps ne vaut rien, le travail ne vaut rien non plus, en particulier le travail pas ou peu qualifié qui représente l’immensité des jobs. C’est le paradoxe du chiffre d’affaires difficile à réaliser dans un marché de 800 millions de personnes : pléthore d’offre dans une économie de pénurie. Conséquences logiques : quand on a un client, on ne le lâche plus ; les Indiens sont devenus les numéros un mondiaux du (very small : stock quotidien de fleurs, rickshaw) working capital.

J75 mardi 20 novembre 2012 27° Lumière de fin de journée toute la journée

Bénarès

Bon anniversaire Fanny. Chris décide de partir seul sur les gattes à l’heure du retour officiel des tours de touristes partis admirer le fameux lever du soleil sur le Gange.

« La jouer à l’indienne. Prendre le temps de Bénarès. Après un thé massala, partir seul sur les bords du Gange. Ce matin, le conducteur de Touk-Touk s’appelle Kali. A pied dans les dernières ruelles. Des gamins noirs des rues me demandent des roupies alors qu’ils jouent à la pièce (un peu comme les billes des Parisiens ou la pigne des Provençaux). Je préfère jouer. Ils me prennent avec eux. Nous sommes tous ravis. Le temps de comprendre les règles locales, de rire beaucoup, de récupérer cette énergie produite par les enfants qui jouent, de prendre quelques photos qu’ils ne voient même pas et j’ai presque perdu mes 4 roupies. Pour faire durer le plaisir, je regagne un peu. Déçus de ne pas se voir sur la pellicule argentique du Leica, les enfants préfèrent celles du petit appareil numérique. Quand je repars, ils ont oublié roupies et chocolat des touristes pour la fierté d’une partie de pièce bien gagnée. Les appareils tiennent dans les poches du pantalon, sinon maison. Les fleurs à prix indien (20 roupies le grand collier), sont à effriter dans le Gange, ou à jeter en une seule fois. Je commets l’erreur grossière de sentir deux œillets parmi le petit vrac du vendeur. Depuis le Bhoutan je sais qu’il ne faut pas voler aux dieux la primeur de l’odeur. Kali et le vendeur sont horrifiés. Moi aussi. Mais la honte passe vite et Kali m’explique. Sur les gattes, la vie de tous les jours. Les touristes sont rentrés sagement se parquer à l’hôtel en attendant climatisés le rush de la cérémonie officielle du soir. Dès qu’on prend la décision de s’arrêter, on sent combien les gens d’ici sont paisibles, différents de nous, compréhensibles d’une certaine façon. Les charpentiers finissent un bateau en clouant des plaques d’aluminium sur le goudron qui recouvrent 100% de la coque. Un gars trace les quadrillages au feutre pour que les clous soient bien ordonnés. Un autre dépose des provisions de clous dans le couvercle qui déborde et se répand sur le sol, sans provoquer la moindre réaction. A un moment il faudra se baisser. On ramassera tout ce qui sera tombé à ce moment-là. S’il arrive. Sur un autre bateau, on voit qu’ils commencent la construction par les bordées. 12 mètres de planches, uniquement des bordées, quelques réglettes transversales, une proue, une poupe, pas de membrures… Tellement différents et déroutants, mais peut-être cohérent, dans cet univers qui fonctionne pourtant. Des vaches courent sur le gatte, puis repassent. Les chamanes dirigent des prières éparses. Les auditoires de 4 à 6 personnes, répètent les paroles des jeunes prêtres sur les petits promontoires, mains jointes, assis en tailleur non compulsif. A partir d’une dizaine, on s’organise sur les paliers des immenses escaliers. Jamais beaucoup plus de concentration. Même les temples sont « petits ». Ça ne donne pas l’impression d’une religion d’exaspération homogène des masses. Il faudra revenir ici un jour de grande affluence. A première vue, les pieds dans l’eau, un gars pêche avec un gros fil de nylon. Son hameçon, un gros aimant qui attrape le métal tombé des cendres. Ici, on vit sa vie en dépit du monde extérieur. Une vie intérieure. Je comprends que ça ait plu à mon pote Michel disparu. 9 heures. Les touristes embarqués sont repartis comme prévu dans leurs hôtels. Même ambiance qu’à Rome le matin tôt, Paris quand il est cinq heures, Nice entre deux hordes sauvages dévastatrices. Nirvana vend des fleurs. Les petits colliers, d’œillet presque les mêmes que chez moi, pour pauvres, sont à 5 roupies. J’en prends deux. Nirvana me fait asseoir avec son beau sourire, engage la conversation et m’offre un thé. Sari rouge sang, relevé de broderies d’or. Collier en or, nez percé d’or, bracelets de pierre, de verre, d’or. C’est elle qui tient les cordons de la bourse familiale. Sans âge, grasse à souhait, belle, elle a le sourire et le maintient des fortes femmes. Je lui demande si elle est riche. Elle a quatre filles. Appelle. Son premier enfant, un fils, est mort. « You are a good personne ». Pourquoi ? Bracelets d’or autour des chevilles. Juste les orteils cerclés d’argent. Peut-être ne foule-t-on pas l’or du pied ou le sol d’or ? Un aveugle bouscule un des ses seaux en inox et renverse un peu du trop plein d’eau du Gange réservé aux fleurs. Elle houspille sans ménagement l’aveugle qui s’en va en grognant, mais elle range un peu son seau. Sur les marches, elle me montre fièrement son « nouveau » bateau. Elle en a donc déjà un autre ? Voilà ma réponse à propos de sa fortune. Réponse discrète à question brutale. Le bateau de Nirvana est construit dans l’autre sens, le nôtre. La quille et les membrures de sa future embarcation de 4 mètres sont en place. Personne autour du chantier. Le travail reprendra quand Nirvana pourra acheter les planches des bordées. Ici, c’est le bois qui est cher, pas le travail ni le temps. Pas de photo du stand de Nirvana à deux pas du Grand Gatte des Cérémonies. Sa fille note pourtant dans mon carnet l’adresse où je pourrai envoyer une lettre quand je serai de retour en France. C’est le moment de quitter Nirvana qui me le fait comprendre sans heurt. Son message est clair, rapide, souple. Elle est passée à autre chose. Le moment est derrière. Rien à regretter. Rien à rajouter. Ne pas s’accrocher. Je m’efface avec un sourire. Depuis les marches des gattes, on comprend que tout descend vers le Gange. Poubelles, eau, poussières, hommes, cendres. Rien ne presse. Il suffit d’éviter les zones d’arrivée des touristes sur les gattes, zones d’accrochage des rabatteurs qui vivent aux dépends de ceux qui les écoutent. Moment de communion avec ces gens tous reliés par la force mystique du lieu. Puis, il y a un moment où le fil se rompt. Il faut partir au plus vite. C’est le moment de jeter les colliers de fleurs, qui protègent aussi de certains importuns, dans l’eau, et de marcher vers la sortie. Pour prolonger sans tricher, je m’arrête me faire raser sur les marches par Asheb. Avec de l’eau du Gange. Là-même où viennent se faire raser la tête les hommes en deuil avant les crémations. Assis dos au fleuve sur une chaise, le visage recouvert de mousse, dans un pantalon banal qui ne sent pas l’aventure, je deviens invisible. Dans le miroir, vue sur la vie du fleuve. Quelques gouttes du Gange sur mes lèvres. Moi aussi j’aurai bu de son eau.

Pas eu le temps pour Bénarès ? Pour l’Inde ? Un peu de sable du Gange dans la poche. On se sent bien, d’une certaine façon, différente, ici. Un moment qui passe. A l’indienne. Savoir partir simplement, comme savent le faire les Indiens du Gange.»

Les enfants sont épuisés. Mais Chris tient à une visite de dernière minute chez Linda Cooper, anglaise qui a créé une ONG personnelle qui accueille des filles pauvres. Il y va seul pendant le dernier déjeuner au Suria. C’est tellement bien que toute la famille restaurée se joint à lui, c’est sur le chemin du retour. En sous-sol, une armée d’une centaine de filles de 5 à 15 ou 16 ans, apprend à coudre, dessiner, lire, écrire, parler anglais… Aucun objectif. Juste les sortir de leur pâté de maisons où elles ne font strictement rien, si ce n’est attendre. Linda est formidable d’enthousiasme, d’énergie, de rire et de lucidité. Son équipe totalement dédiée à la cause des filles, dont certaines amènent leur frère dont elles sont responsables. Les enfants sont très attentifs à tout ce que disent leurs professeurs, leur avenir précaire se joue sous nos yeux. Notre école à nous avait du mal depuis quelques jours. Choupie est très touchée par cette communauté de filles. Julia et Garance regardent avec attention. Félix se sent plus loin. Tous les enfants nous accueillent en grand sourire et sont fiers de nous montrer leurs travaux. Voilà une leçon qui en vaut beaucoup d’autres. Bravo et merci Linda.

Adieux à Sahib, notre guide aux yeux malins. Taxi. Aéroport1. Félix « Je ne regretterai vraiment pas l’Inde » (qui sait ?). Garance « Oui, oui, oui, ça y est, on a quitté l’Inde. ! » « Non, pas encore…» Dernier sourire inoubliable d’une intouchable à Choupie dans les toilettes de l’aéroport.   Garance « Je m’en fous, pour moi c’est fait ». Avion. Transit. Nous voilà en Thaïlande. Aéroport design béton lisse verre absolu impressionnant à Bangkok. Enfants ravis et libérés. Et c’est vrai qu’on sent un poids qui a disparu. Les Thaïlandais impressionnants de précision rapide et d’optimisation opérationnelle. Aéroport2. Avion. Taxi. Hôtel à oublier, mais propre. Cycle connu. Fin de L’Inde. Pour cette fois…

En hausse : l’Inde

En baisse : l’incompréhension Indienne

La phrase du jour : « Incredible India » Sahib, grand sourire et V de Victoire, au moment des adieux

 

Réflexions indiennes

On a envie de se conformer à la frugalité indienne, celle de l’incompréhensible Inde pauvre et souriante. Nous sommes partis autour du monde pour ébranler, comme un cortège qui s’ébranle, nos certitudes mal acquises qui ne profitent jamais. Et c’est l’Inde qui nous questionne le plus profondément, le plus désagréablement, le mieux en quelque sorte. L’Inde s’attaque aux fondations, qu’on pensait solides, communes, transcendantes à tout être humain, évidence naturelle qui fonde la morale du grand Kant. Et l’Inde les dissout dans son Gange. Nous fait bouger physiquement. Provoque notre fuite intellectuelle. Enorme voyage aux tréfonds de nous-mêmes et de nous tous étrangers. L’Inde résiste au monde en le dissolvant dans son énorme marché intérieur. L’Inde indianise tout ce qu’elle touche. L’Inde ne se parjure pas, elle ne s’adapte pas, elle absorbe.

Pays de liberté en même temps que celui des codes partagés, comme le klaxon dont tout le monde comprend la langue. Avons-nous vu l’Inde ? Non, mais personne ne voit l’Inde. Le tourisme explose. Il faut prendre le temps de voir et de faire les choses différemment. Ce qui est dans les guides finit par donner la liste des choses à éviter.

L’Inde, miroir de nous-mêmes, nous renvoie à nos présupposés. Sans agressivité, sans obligation, sans préjugé, mais sans concession. L’agression est la nôtre. Le désarroi le nôtre. « J’ai aimé l’Inde. J’ai adoré Bénarès » Chris. La liberté indienne d’entreprise, d’action, de comportement, de pensée. On est obligé d’accepter le désordre comme condition et comme garant de cette liberté. Une communauté d’hommes qui a choisi le désordre de la liberté. Fantastique choix, qui mène à un chaos finalement rassurant. Bien plus proche de la nature que notre écologie organisée. Mais comment accepter alors cette destruction totale de la nature, ce bruit compulsif, ces pollutions omniprésentes ? L’Inde est-elle acceptable pour un occidental ? Ici tous les jours on apprend, on comprend et on est bien obligé d’accepter sans comprendre aussi. Les enfants les plus vifs et les femmes les plus belles sont aussi les plus noirs et les plus pauvres. « J’ai même aimé détester l’Inde parfois » Chris.

Il faut aller seul sur les gattes. L’expérience est trop personnelle pour être partagée.

« L’Inde il faudrait commencer par la fin… »