Inde 2 : PUNJAB

J66 dimanche 11 novembre 2012 température 25° lumière polluée

Delhi/Chandigarh : au fond du trou noir indien

Nuit reposante sans arrière pensée. Bon petit déjeuner. Sahil, nouveau chauffeur souriant et cool. C’est déjà ça pour un nouveau départ, vers le Punjab des Sikhs, Chandigarh la ville de Le Corbusier et Jeanneret, le Temple d’Or d’Amritsar, la frontière Pakistanaise et la fermeture quotidienne des grilles. Les enfants ne sont pas convaincus par une nouvelle destination en Inde. Même Vârânasî (Bénarès) est sur la sellette. Sortie interminable de Delhi. Brume ? Pollution ? Changement climatique ? Les trois à la fois certainement. 5 heures pour faire 280 kilomètres sur une quatre voies ? On a du mal à le croire et pourtant… une seule litanie interminable de croisements, de ralentissements, de déviations, de baraquements pauvres. Ici les humains s’accrochent à la route comme les moules le long d’une corde. Par grappes coupantes. Jamais sur une profondeur très large, à part dans les « vraies » villes.

Les routes, comme un fil de vie auquel la vie s’agrippe. Avec nos critères, nous dirions désespérément. Ça ne semble pas le bon mot ici où la vie prolifère partout où un espace est disponible, partout où une aspérité permet de s’accrocher. Le moindre espace ou espoir de vie est occupé. La pauvreté, non par manque de ressource, mais par surpopulation. Interminable, coupé seulement par un déjeuner restauroute Jacques Borel mode indien. La coupe est pleine d’Inde.

 

Chandigarh. Premier hôtel 5 étoiles locales squatté par un chic mariage sikh. Plutôt le genre de happening à nous convaincre de rester, surtout après avoir serré la main des parents du marié, venus de Sydney et vu le couple princier, lui tout en tunique blanche brodée et elle magnifiquement parée de toutes pièces de tissu et bijoux. Mais les chambres sordides dans l’aile qui penche, ou la suite donnant sur les déchets de chantiers devant la palissade occultante à deux mètres, ont raison du sourire commercial du gars qui nous fait visiter. Hôtel suivant parfait pour celui qui aime l’ambiance Méridien 80’s. Nous tentons l’écolodge, dans un village à la campagne. L’idée est de dormir, avant de rentrer sans même visiter Chandigarh demain et de prendre le premier avion pour ailleurs. N’importe où, mais ailleurs. Encore une bonne heure de voiture à travers embouteillages, brume, klaxons, vaches, déchets, putréfactions odorantes variées, caniveaux pour liquide noir, vélos et quelques jolies filles au milieu de tout ça. Quelle campagne ? Quel calme ? Les gens des guides ne viennent pas aux endroits qu’ils décrivent ? Pont au dessus d’une rivière noire alimentée uniquement par les huiles de vidanges. Diwali (sorte de Noël ici) est proche. Un air de fête d’un autre monde. Garance saute de vraie joie quand nous nous résolvons à l’évidence : l’écolodge n’est pas « dormable ». Il faut repartir à Chandigarh… Dans le noir.

Délire dans la voiture. Il faut faire baisser la pression. Julia « Quand on était au Bhoutan et que c’était dur, on pouvait se dire que c’était le Bhoutan (bien). Ici, on n’a même plus l’impression d’être au tour du monde ». Félix « Je vais finir par avoir une ride là… je suis tout crispé ». Garance « L’Inde, ça crispe… ». Julia « Je suis en train de faire la moule… je me referme, il va falloir du temps pour m’ouvrir ! ». Choupie « Il faut se laver les mains en permanence, et encore, on n’est pas sûr que ça parte ». Choupie « Une fois que tu as vu tout ça, tu te dis que tu bois leur lait, que tu manges ce qu’ils produisent… ça fait peur ». Félix « Dès que je touche le sable de la plage, je hurle (de joie) ». Choupie « En quoi ils sont forts les Indiens ? ». « En cricket et en hockey » Garance. Choupie « C’est une ambiance de science fiction, mais en vrai ». Chris « c’est vrai, ça fait un peu Blade Runner, mais en sale ». Choupie «  Je commence à être vraiment en position de rejet physique ». Félix « Je crois que ça devient nocif pour nous, pour notre santé quoi… ». Choupie « Moi, je suis en position étanche ». Garance « Moi, je dis que là, on sort pas de la voiture hein ! ». Choupie (au chauffeur) « For you, that’s the city ? » « No village » Sahil.

Pour amortir ce nouveau choc en pleine période de faiblesse, nous prenons les meilleures suites du Shivalikview, hôtel du gouvernement que nous n’avions pas exploré au premier tour de Chandigarh. Triste Buffet dont les lumières de la pièce aveugle rappellent la triste lumière du jour indien. Nous disposons de près de 100 mètres carrés pour dormir. Espace de liberté mérité. Demain qu’allons-nous faire ?

En hausse : les rêves de plages, de ciel bleu, de liberté

En baisse : la résistance

La phrase du jour : « Franchement, j’en ai marre d’espérer quoi… » Félix

 

J67 lundi 12 novembre 2012 température 25° lumière en légère amélioration

Chandigarh : merci Le Corbusier et Jeanneret

Les enfants ne veulent plus sortir, ils préfèrent le calme relatif de l’hôtel. Choupie et Chris s’arment de courage sans se charger d’aucun espoir, pour aller visiter Chandigarh, la ville nouvelle des années 50’, construite par Le Corbusier et Jeanneret. Premier stop, le Centre Le Corbusier. Sahil le chauffeur, qui comme tous les chauffeurs ne sait pas lire un plan, ne connaît pas : cela peut être une bonne ou une mauvaise nouvelle. L’Inde nous a appris à ne plus anticiper à l’occidentale. Laissons venir. En attendant, les rues bordées de grands arbres d’une soixantaine d’années sont larges, les poubelles ne les pas ont envahies, les coups de klaxons rares, toute proportion indienne gardée. C’est Choupie qui nous copilote jusqu’au Centre, simple petit bâtiment bas, à toit double pentes décalées verticalement laissant passer une lumière indirecte qui éclaire le long couloir central. Déjà de quoi alimenter quelques cours d’architecture moderne écologique. Le lieu est paisible, entouré d’un jardin entretenu à l’indienne. Attention relâchée. Déconvenue immédiate. La porte est ouverte, mais le Centre est fermé aujourd’hui lundi. Et aussi demain, pour Diwali, Noël local. Comme nous ne comptons pas rester plus de 24 heures à Chandigarh… Charme de l’Inde, le jeune garçon d’une quinzaine d’années, chargé de surveiller le Centre, nous laisse entrer. Fantastique bâtiment, entièrement dans son jus, mobilier comme dans les ventes chics d’Artcurial mais non restauré ou empilé dans les salles du fond, photos tirages d’époque avec Nehru, Le Corbusier, Jeanneret, des bâtiments au milieu de rien, des plans, des croquis, des dessins… le tout en libre service et nous seuls à visiter. Enfin un moment magique en Inde. Un Sikh enturbanné se fait prendre en photo par Chris à côté d’un modulor en métal peint, pouce en l’air. Un calao passe de branche en branche. Le jeune de l’entrée demande à Sahil une photo avec Choupie et Chris sur son téléphone mobile.

Pour les autres bâtiments, il faut une autorisation, disponible au bureau touristique du lac artificiel, idée de Corbu. Oies, pédalos, Indiens bourgeois en villégiature. Déconvenue, le bureau est fermé, atténuée par les ondes positives du Centre déjà visité et l’expérience indienne : ne rien attendre trop fort. Rattrapage immédiat, un garde en uniforme souriant, nous amène dans un bureau reculé, parlemente, puis nous demande de revenir dans 15 minutes, quand le bureau sera ouvert. Sahil confirme. Déconvenue : le bureau n’ouvre pas, comme prévu. Espoir, mais qu’il faut garder à son niveau le plus bas, un autre bureau est ouvert, ailleurs. Tout ça alimente une visite intéressante de Chandigarh, construite sur plan, tous les bâtiments développés à partir du même module de base dupliqué en nombre de niveaux et largeurs variables, dans laquelle règne une atmosphère légère inconnue jusqu’ici en Inde. Le bureau est à la gare routière, après le magnifique bâtiment rouge et blanc des pompiers, lui-même face à un énorme et splendide bâtiment normalisé. Traversée de la gare de bus, dans des lumières et des éléments d’architecture, escaliers, verrières, quais, bureaux de tickets, « à la Corbu ». Ambiance d’enfer. Bureau fermé. On s’habitue à ces petits hauts et bas. Chacun sa méthode : on peut se mettre en état de surveillance active, Choupie, ou d’ancre flottante, remorqué passif, Chris qui prend des photos. Surtout, ne pas s’engager, attendre avec appréhension, essayer d’accélérer le pas, encore moins de comprendre. Laisser venir. Sahil se dirige maintenant vers la cafétéria de la gare routière. Pourquoi ? Ambiance, lumière et sons de film d’auteur et au bout de la salle à grande verrière, une porte qui donne sur un bureau de fer enseveli de papiers, de poussière, de crasse et de bruit. Echange de phrases. Mouvements de tête qui dans presque tous les pays indiquent une négation, mais ici ? Remerciements. Nouveau départ en voiture vers une autre zone. Quelques photos de cette gare routière au Leica volée au passage. La vraie vie du Leica est là. Sahil n’accélère jamais, ne se décourage pas car il ne s’est pas non plus engagé, il avance dans les méandres de l’Inde à laquelle il est adapté, par construction. Nous voilà maintenant sur la place centrale de Chandigarh. Une vraie place à l’européenne, en Inde. Nouveau bureau de tourist information. Ouvert. Un fonctionnaire mou mielleux dont l’odeur de corruption couvre celle du curry exige avec le sourire nos passeports. L’hôtel est à 2 minutes, moins pour Choupie qui repart, qu’il n’en faudra à Chris pour remplir les cinq exemplaires de paperasse indienne. Le fonctionnaire a une technique éprouvée : phase 1, il tend un livre de satisfaction où chacun peut donner son avis, avant qu’il n’ait, lui, donné son laissez-passer ; phase 2, il collectionne les monnaies de tous les pays, les billets, « not for business only for collection », exemplaires à l’appui. En cas de défaut de paiement en billets de monnaies fortes, il a prévu une position de repli, on peut lui acheter de magnifiques cartes postales. 5€, même si le billet est neuf, pour voir quatre bâtiments de Corbu-Jeanneret dans leur jus et en état de fonctionnement administratif, c’est donné. Aujourd’hui sur son carnet : Japon, Corée, Espagne, Allemagne, France. Aussi bien partis, les parents passent prendre les enfants à l’hôtel avant d’aller visiter la Cour de Justice, le parlement… de Le Corbusier et Jeanneret.

Premier bâtiment, la Cour de Justice, fantastique. Façade « libre » à poteaux et rambardes béton, grilles de fer plat jaune-noir en losanges, plans inclinés en lieu d’escalier, immenses poteaux profilés jaune, vert, rouge, béton brut, ambiance assurée par les trous dans les différents plans verticaux, amphithéâtre grec extérieur remanié carré à l’acoustique parfaite surmonté de la main ouverte « pour donner et pour recevoir » : tout un vocabulaire internationalisant qui sent bon l’optimisme grec des début du fonctionnalisme et les congrès de L’Union des Artistes Modernes sur les paquebots en Méditerranée. Toute la famille apprécie cette décompression, uniques visiteurs dans un lieu de la mythologie architecturale mondiale. Une petite montée sur le perchoir de l’amphithéâtre donne des idées à Félix et Garance pendant que Julia s’allonge au fond de la grande pelouse.

Deuxième bâtiment, à l’extrême limite du temps accordé (17H00), le Secretariat Building. Enorme. Un Sikh tamponne les autorisations et remplit rapidement un papier. Nous pouvons passer le barrage jusqu’au poste de police du bâtiment. Autre autorisation, autre papier, autre tampon, le militaire souriant se dépêche pour qu’il nous reste un peu de temps pour visiter. Portique de sécurité, sauf pour l’appareil photo et les pellicules N&B, ascenseur, couloir, l’univers intérieur de Corbu commence. Portes aux vides architecturés, portes pleines simples colorées (chambranle vert, porte jaune, inversé sur la jumelle), structure apparente, béton brut, lumières, escaliers suspendus, verrières. L’ambiance d’un monde extraordinaire. Un bâtiment qui vit et protège ceux qui vivent à l’intérieur de ce géant vivant. Nouveau bureau, mais dépendant de l’administration celui-là, pas de l’armée. Plafond à 5 mètres, vues à des kilomètres, poteaux béton, béton brut et des tonnes de dossiers papier en visuel. Derniers tampons. Photocopie multi-exemplaires pour alimenter le monstre à papier. Notre jeune militaire accompagnateur sympa peut enfin nous amener sur le toit, par des escaliers et un plan incliné ovale incroyables, sauf pour Corbu et Jeanneret. En passant, des stocks de mobilier réformé, qui vaudront des fortunes dans les grandes ventes design. Une fois sur le toit, nouvelles perspectives. Incroyable journée. Seuls chez Corbu-Jeanneret à Chandigarh. Merci messieurs.

En hausse : Le Corbusier, Pierre Jeanneret, le Leica

En baisse : la fatigue

La phrase du jour : « Yesterday is history. Tomorrow is mystery. Today is a gift » poster de Diwali à Chandigarh

 

J68 mardi 13 novembre 2012 température 25° lumière insignifiante

Diwali à Chandigarh

Nous avons un problème avec le temps. Nous avons toujours quelque chose d’autre « à faire ». Pas les Indiens. Ils n’ont rien à faire. Pas quelque chose d’assez précis, en tout cas, pour être pressé. Les Indiens ont le temps. Pas le même que les Africains, mais ils ont leur temps. Matinée d’école à l’hôtel, déjeuner sous-éclairé tardif, aprèm sieste pour Félix petitement malade du ventre et de la fièvre, les filles en phase décompression-décomposition. Sortie de fin d’après-midi pour Choupie et Chris qui farnientent sur les Ramblas locales. C’est Diwali, la journée des marchands et des cadeaux. Atmosphère de Noël de pays chaud non tropical.

Surprise indienne en rentrant dans le grand hall de l’hôtel. Une dizaine de membres du staff sont assis en tailleur autour de la fleur en riz coloré surmontée d’un sceptre paon lampe à huile dessinée patiemment hier. Les parents s’asseyent sur un canapé à l’écart, mais sont vite invités à se joindre à la prière menée de main experte, dans les vapeurs d’encens, par un intervenant extérieur affairé. Encadrement de divinité (féminine ?) auquel on donne, littéralement, à manger (riz, miel, yaourt, eau, sucre, fruits secs), et que l’on pare (colliers, pétales d’œillets d’Inde). Garance, descendue se joindre à la cérémonie, se retrouve avec le même point rouge au milieu du front que la divinité, les Indouhistes et ses parents. Elle adore le petit bracelet de laine rouge et orange qu’on lui attache autour du poignet droit. Distribution œcuménique, dans la paume de la main, de yaourt sucré à boire et fruits ayant bénéficié de la cérémonie. Tous, des plus humbles techniciens de surface aux directeurs de l’hôtel, souriants et bienveillants à notre attention. Une bonne leçon d’hospitalité humble pour blancs trop sûrs de leur monothéisme.

Diwali c’est feu d’artifice. Chez « nous », un spectacle officiel convenu, soutenu par le comité culturel de la mairie qui y voit un des éléments du ciment social indispensable à notre société moderne. « Ici », un formidable feu d’artifice de feux d’artifices amateurs, qui jaillissent petitement, mais avec ardeur, de tous les trous d’arbres de Chandigarh. Depuis notre haute fenêtre, nous les voyons vivre et se relayer pendant deux heures ininterrompues, à plusieurs centaines simultanément. Chaque famille, chaque quartier, chaque clan, le spectacle de l’individu multiplié en pleine liberté. Réjouissant et tellement vivant.

En hausse : Chandigarh

En baisse : la fuite en avant

La phrase du jour : « good rice Sir, export quality… » notre grand serveur sympa du Shivalikview

 

J69 mercredi 14 novembre 2012 température 25° lumière de 18H00 à 14H30

Chandigarh libre

A force de ne rien faire et de ne plus bouger de l’hôtel, quelques forces reviennent, l’envie avec. Passage de Chris, muni des passeports, chez le fonctionnaire détenteurs des clés Corbuséennes. « Plus de formulaires, j’ai demandé des copies, donnez-moi celles d’hier, je vais changer la date ». Heureusement, le Shivarikview est à 5 minutes de promenade à pied agréable. Très beaux faux réalisés au « tipex » (blanco), par le maître lui-même, qui change la date sur les autorisations de la veille. Mais toujours pas de cartes postales pour Chris, qui n’a pas d’autres monnaies locales que des euros… Déjeuner pantagruéliquement tandoori dans le meilleur restaurant de la ville, le réputé mais lourd Punjab Grill.

Visite du dernier monument du Capitol Complex : l’Assemblée, Julia seule avec ses parents. On avait oublié de nous le dire, aujourd’hui, jour férié, l’Assemblée est fermée. On ne visite que l’extérieur. Donc. Encore un spectacle énorme. Architecture, urbanisme, politique. Nous comprenons mieux la logique des différents bâtiments. Encore seuls. Ambiance assurée sous les énormes piliers soutenant la grand-voile de béton, face à l’immense façade, au milieu de milliers de mètres carrés prévus pour des dizaines de milliers de personnes. A peine rejoints par un couple japonais photographe amateur. Belle perspective. Il faudra revenir visiter l’intérieur extraordinaire.

Soirée passée à chercher un havre de repos le plus vite possible après Vârânasî, fin d’Inde écourtée.

En hausse : l’Occident

En baisse : les énervements d’occidentaux

La phrase du jour : « Ça a l’air cool ici, il y a des grosses caisses (voitures) » Félix. « Oui, tu pourrais survivre ici » Chris

            

J70 jeudi 15 novembre 2012 27° lumière encore pire

Amritsar le Temple d’Or des Sikhs

Visite de départ au Centre Le Corbusier. Seul Chris y prend un certain plaisir. « Le reste du groupe attend impatiemment ». Mais quoi ? « Impatiemment » n’est pas Indien. « Attendre », non plus, dans ce pays où rien n’arrive et où il faut saisir la moindre aspérité pour y survivre. Et « groupe » a une signification particulière ici… Reste « le reste ». Moins fatigués, nous aurions profité de la rencontre in-extremis avec le docteur « in charge » du Centre Le Corbusier, Indien marron aux yeux clairs ton sur ton, assis derrière le bureau de Corbu, éclairé par la lumière indirecte de Jeanneret, prêt à nous servir de guide. Ce sera la route. Avec le premier pincement au cœur du départ en Inde. Pas celui des sentiments, celui de l’esprit : nous n’avons pas visité le musée Le Corbusier, ni la salle du Parlement, ni toutes les merveilles cachées qui n’intéressent même pas les voyageurs, jamais les touristes. On ne vient pas à Chandigarh par hasard. Nous y reviendrons peut-être. Toujours la même route, sans distinction possible, sauf la concentration de turbans sikhs en augmentation régulière. Longue, poussiéreuse, dangereuse, interminablement pittoresque. Une bonne route pour photos à ramener à la maison. 4 à 5 heures. Plutôt cinq en comptant les traversées de concentrations humaines. On n’ose même pas demander combien de temps il reste avant d’arriver. Plutôt plus de cinq en comptant les atermoiements de recherche d’hôtel en zone sinistrée par l’homme et en tenant compte de l’inévitable espoir déçu de trouver un hôtel de charme, tranquille, proche du Temple d’Or des Sikhs. Un hôtel calme et bien tenu aurait été déjà pas mal… mais pour compenser, nous avons vu les Schtroumfs rouges Sikhs du ramassage scolaire.

L’Inde des illusions perdues : hôtels de luxe, bonne cuisine, pique-niques, guest houses de charme, idée du repos, lumière, finesse, compréhension de l’indian-english, aimer, attendre, espérer, vouloir, mesurer… Le monde propose. Parfois. Il faut être prêt à disposer, sans attendre, sans chercher à comprendre ni à maîtriser. Sans penser que cela puisse durer, ou puisse se représenter. Il y a du Bouddhisme Bhoutanais dans le quotidien indien.

Seuls les parents ressortent du traquenard hôtelier après dîner au côté d’une famille sikh qui fête, en grand turban et sourire amical, l’anniversaire du fils de 30 ans. Il faut une motivation de sortie de séminaire survie, ou un désespoir achevé, pour tenter ce genre d’expérience le jour même de la route depuis Chandigarh. Ou peut-être le relâchement d’incertitude que demande l’Inde pour être apprivoisée ? Pour entrer dans le Temple aux 750 kilos d’or des Sikhs, il faut laisser ses chaussures au garage à savates, gratuit, à un Sikh souriant et malin. Puis traverser les tapis humides et les rigoles peu engageantes, pieds nus au frais. Il est 20H30. Il fait nuit fraiche, lumière à l’indienne, mauvaise dans le brouillard incessant du jour, mauvaise dans les éclairages pauvres de nuit. Le bruit seul a baissé depuis la barrière à véhicules à moteurs. Aucun guide, ni agent censé nous aider en Inde, ne nous a prévenus : le Temple est en réfection. Palissades tout autour, trous géants où les Sikhs vont construire un parking souterrain ?, sol défoncé recouvert d’un fameux tapis coco gorgé d’eau foulé par quelques dizaines de milliers de pieds quotidiens. A la sortie, nous aurons droit à une magnifique moquette rouge gala, humide elle aussi. Dernier virage de palissades, le choc. Fantastique lieu, extraordinaire Temple d’Or, de marbre blanc, d’eau et de ferveur.

Choupie et Chris sous le charme de cet endroit remarquable. La joie des amateurs en plus, ceux qui ont mal préparé leur voyage et qui ont l’impression de faire une découverte. Hors période des grosses migrations touristiques, en dehors du maine stream indien, entourés uniquement de Sikhs bienveillants aujourd’hui, au cœur de la nuit éclairée a giorno par l’or et l’argent des Sikhs, un plaisir pur que nous pensions révolu dans le sous-continent. Nous tournons à l’air libre, en carré parfait, entre lac où hommes et femmes se baignent et marbre sobre, le Temple presqu’île doré au centre. La foi remplit l’air. Au cœur de l’île, les savants chantent la prière, les fidèles défilent humblement et chantent au passage du Livre quand il quitte l’île en chaise à forts porteurs armés pour rejoindre son grand lit carré sur la terre ferme. Toute une symbolique à explorer. Deux heures passées dans l’enceinte ne permettent même pas de reprendre conscience. Il faudra revenir demain. Pour la sortie du livre, à quatre heures du matin et pour la prière du soir, pour commencer à voir.

En hausse : l’autre Inde

En baisse : l’Inde à voir

La phrase du jour : « Vous n’avez toujours pas compris ? C’est pas nous l’Inde ! Il faut laisser tomber » Garance

 

J71 vendredi 16 novembre 2012 température 27° visibilité 2000 mètres

Amritsar Festival

Prière du matin blême pour Chris. Il semble que Sahil, notre chauffeur, ait dormi dans la voiture. Il est tout sourire. « That’s my duty Sir ». La prière chantée dans une langue qu’on ne comprend pas berce sans provoquer de résistance. Les catholiques auraient peut-être dû conserver le latin ? En Inde, il faut se laisser traverser par le flux et ne pas tenter de le faire rebondir contre soi comme nous sommes dressés à la faire. Perdre les repères du temps dans la prière aide à entrer en Inde.

Départ en fanfare vers la frontière Pakistanaise vers 15H. Déferlement de foule enthousiaste et joueuse lors de l’ouverture des grilles à quelques centaines de mètres du stade. Ambiance de match de football. Les blancs, dans une demi-arène, côté Pakistan. Les bigarrés, côté indien, dans un demi-stade romain. Nous supportons les Indiens. Chis et Garance courent drapeau indien en main jusqu’à la chaîne de démarcation et reviennent transmettre leur flambeau à une petite fille en tête de colonne. Tous les pays ne confieraient pas ainsi leur honneur à des inconnus. Souvenir extraordinaire pour les Français, le père et la fille. Les Pakistanais ont fait de cette cérémonie quotidienne une démonstration de cohésion, écoles coraniques et autres organisations officielles réquisitionnées en uniformes dans les tribunes. Les Indiens en ont fait une énorme fête païenne, filles, femmes et enfants sur la piste, dansant sur des airs entraînants à la mode, supportés par la foule. Enorme succès populaire des soldates et soldats, qui lèvent la jambe très haut, manifestent à tour de rôle leur hostilité au camp d’en face, dans un balai bien orchestré avec les adversaires avec lesquels ils se retrouvent nez-à-nez. Grilles refermées avec ardeur, mines de poulets prêts au combat, drapeaux descendus cependant de concert des deux côtés de la ligne. Aucun doute, au baromètre de la sympathie, nous sommes du bon côté. Les joyeuses troupes repartent toutes les deux ravies et certaines d’avoir, une fois de plus, gagnée cette bataille inoffensive. Les enfants ont adoré.

Ressortir de l’hôtel après dîner pour la Prière du soir au Temple d’Or est un effort difficile pour les enfants. Mais, les parents insistent « il faut l’avoir vu », la confiance règne et les enfants ont des garanties « nous l’avons déjà vu, nous partons dès que vous en avez assez ». Le doute augmente pourtant lorsqu’il faut enlever ses chaussures pour marcher sur les tapis humides. « C’est le truc le plus horrible que j’ai eu à vivre » Félix. Sa vie n’a donc pas été trop dure jusqu’ici… mais fatigué et peu intéressé, il aura du mal toute la visite. Les filles adorent, très touchées par l’ambiance mystique et la beauté sereine du lieu. Félix est obligé de se traîner derrière notre cortège jusqu’au saint siège, puis de monter sur son toit, au milieu d’une cohue que son éducation parfaite réprouve totalement. Les solides gardes en habit bleu, barbes, turbans, pieds nus et sabre au côté, quelques spécimens humains que seule l’Inde sait produire et les yeux malins sur tons marron des Sikhs emportent la fatigue. Le Temple d’Or a réussi son coup magnifique.

En hausse : les indiens fêtards, les Sikhs

En baisse : le Rajasthan

La phrase du jour : «Je préfère ça au Taj Mahal » Garance à la frontière Inde-Pakistan